Notre-Dame de l’Apparition, patronne du Brésil

“Tu es aimée du Seigneur ton Dieu, et ta beauté lui plaît” (Est 5,1b), « Tu as été aimée par le Seigneur ton Dieu, et ta beauté lui a plu. »
I. Esther devant le roi : l’intercessrice qui risque tout pour son peuple
La première lecture de cette Solennité nous invite à l’une des scènes les plus dramatiques et les plus belles de toute la littérature deuterocanonique. Esther, la reine juive à la cour perse, franchit le seuil du trône sans avoir été convoquée, sachant que cette audace pourrait lui coûter la vie. Mais elle n’y va ni par ambition ni par caprice : elle y va parce que son peuple est menacé d’extermination et qu’elle est la seule à pouvoir intercéder auprès du Roi avec une autorité suffisante pour être entendue. « Ma vie est mon supplique, voici mon désir, et la vie de mon peuple » (Est 7,3). La profondeur de ce geste ne réside pas seulement dans le courage : elle réside dans la logique de l’amour qui place les autres avant soi-même. Esther n’intercéde pas parce qu’elle peut le faire impunément : elle intercéde parce que l’amour pour son peuple surpasse la peur pour sa propre vie. Et c’est précisément cette logique de l’amour qui sert de clé de lecture à la solennité que le Brésil célèbre chaque 12 octobre : celle d’une femme qui, sans épée ni armée, intercéde par amour pour ses enfants.
II. La femme vêtue du soleil : Marie, Aparecida et l’Apocalypse
La deuxième lecture nous transporte du palais perse au grand signe apparu dans le ciel : « Une femme vêtue de soleil, ayant la lune sous ses pieds et une couronne de douze étoiles sur la tête » (Ap 12,1). L’exégèse reconnaît en cette femme une figure complexe qui fait référence simultanément à Israël, à l’Église et à Marie. Mais la liturgie brésilienne, en choisissant ce texte pour la solennité de Notre-Dame de Conception Aparecida, opte pour une interprétation herméneutique d’une grande cohérence : la femme de l’Apocalypse poursuivie par le dragon et protégée par Dieu est l’image céleste celle que le Brésil a rencontrée dans les eaux du fleuve Paraíba do Sul en 1717. L’image trouvée par les pêcheurs était une image de la Conception immaculée : Marie sans tache, pleine de grâce, vêtue de clarté. Et la narration de l’Apocalypse, avec le dragon qui cherche à dévorer et la terre qui vient au secours de la femme (cf. Ap 12,16), répète en langage prophétique la logique de l’histoire brésilienne : la foi d’un peuple qui, dans ses luttes et sa fragilité, a trouvé en Marie la force qui ne vient pas de lui-même.
III. Cana : la mère qui voit et intercéde avant même la demande
L’Évangile des noces de Cana clôt l’arc biblique de cette solennité avec une révélation de style : le style de la présence et de l’intercession marienne. Marie est à Cana, elle perçoit qu’on a manqué de vin, et agit avec l’urgence discrète de qui aime vraiment : elle va vers le Fils et présente la situation sans formuler proprement une demande, simplement avec la confiance de celle qui sait que l’amour est suffisamment intelligent pour savoir ce qu’il faut faire. « Ils ont épuisé le vin » (Jo 2,3). Trois mots qui contiennent toute la pédagogie de l’intercession marienne : sans rhétorique, sans dramatisme, sans négociation. Et lorsque Jésus répond de manière apparemment désinvolte, Marie ne insiste ni ne recule. Elle se tourne vers les serviteurs et prononce les paroles qui sont devenues le testament spirituel de la Tradition : « Faites tout ce qu’il vous dira » (Jo 2,5). Aparecida a enseigné au Brésil la même chose qu’Esther à Cana : il ne va pas résoudre ce dont nous avons besoin. Il nous conduira vers celui seul qui peut le faire. « Faites tout ce qu’il vous dira. »
IV. Aparecida : la patronne qui émerge des eaux et de la pauvreté
L’histoire de la découverte de l’image de Notre-Dame de l’Apparition a une théologie narrative que les siècles n’ont pas épuisée. En octobre 1717, trois pêcheurs du fleuve Paraíba do Sul, après une journée sans prise, lancèrent une dernière fois leurs filets et remontèrent à la surface, en deux morceaux séparés, l’image noircie d’une Notre-Dame de l’Immaculée Conception. Ils assemblèrent les deux morceaux, relancèrent leurs filets et pêchèrent une telle quantité de poissons qu’ils peinaient à les porter. Ce que la foi populaire comprit immédiatement, c’est qu’il y avait là un langage de Dieu : Marie émergeant des eaux boueuses, dans l’obscurité, comme signe que la grâce de Dieu ne préfère pas les lieux propres et les espaces nobles. Elle préfère les pauvres pêcheurs des rives du fleuve. Elle préfère la boue. Et après sa découverte, les poissons se multiplièrent. La fête que le Brésil célèbre le 12 octobre n’est pas la gloire d’une statue : c’est la reconnaissance du fait que Dieu a choisi ce peuple, cette terre, ce fleuve, pour manifester en Marie son amour prépondérant pour les petits. Le Concile Vatican II, en présentant Marie comme « signe d’espérance certaine et de consolation pour le Peuple de Dieu en pèlerinage » (Lumen Gentium 68), décrivait, sans le savoir, ce que l’image d’Aparecida signifierait pour le Brésil : non un symbole de pouvoir, mais un signe que Dieu n’abandonne pas ses enfants dans les eaux troubles de l’histoire.
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