Et vous, qui dites-vous que je sois ? Pierre, Marie et la profession de foi.

Vos autem quem me esse dicitis: Pedro, Maria e a confissão de fé
Et vous, qui dites-vous que je suis ?
Lc 9,20

Le XIIe dimanche du Temps ordinaire de l’année C met au centre la grande scène de la confession de Pierre à Césarée de Philippe (Lc 9,18-24), l’une des péripodes les plus denses de tout le ministère public de Jésus. La question que Jésus pose d’abord sur l’opinion de la foule («qui disent-ils que je suis») puis sur la conviction des disciples («et vous, qui dites-vous que je suis») est la question qui définit le suivi : il n’est pas possible d’être disciple sans avoir répondu personnellement à celle-ci. La réponse de Pierre, «le Christ de Dieu», est reconnue par Jésus comme correcte, suivie d’une révélation sur la souffrance à venir et d’un appel radical au suivi : «prends ta croix chaque jour et suis-moi

Le contexte liturgique est riche : les lectures du XIIe dimanche C incluent Zaq 12,10-11.13,1 («ils regarderont vers moi, celui qu’ils ont transpercé, et ils pleureront sur lui comme on pleure un fils unique »), une prophétie de la Passion appliquée à la croix, et Gal 3,26-29 («il n’y a ni Juif ni Grec, ni esclave ni libre, ni homme ni femme, car vous êtes tous un en Christ Jésus »), l’une des formulations les plus explicites de l’unité escatologique en Christ. La confession de Pierre est donc encadrée par la prophétie du transpercé et la vision de l’unité de tous en Christ : le «Christ de Dieu» que Pierre confesse est celui qui a été transpercé et qui unit tous en lui.

I. Et vous, qui dites-vous que je suis ? : la question qui définit

La question de Jésus dans Lc 9,20 est la question la plus personnelle et la plus exigeante de l’Évangile : pas «que pensent les autres», mais «que pensez-vous vous-mêmes ?». La réponse ne peut être déléguée, ni à la tradition, ni à l’autorité des maîtres, ni à l’opinion de la majorité. Le discipulat exige une réponse personnelle qui, en étant donnée, définit l’identité du disciple tout autant qu’elle définit celle de Jésus. «Tu es le Christ de Dieu» est simultanément une affirmation sur Jésus et une déclaration sur soi-même : «je sais qui Tu es et c’est pourquoi je sais qui je suis, quelqu’un qui Te suit».

La tradition christologique a élaboré cette réponse au fil des siècles de débat : les Conciles de Nicée (325), d’Éphèse (431) et de Chalcède (451) ont articulé en langage philosophique ce que Pierre a exprimé en langage quotidien. «Christ de Dieu», le Messie promis, l’Oint du Seigneur, ne capture pas encore toute la profondeur de ce que Jésus s’est révélé lui-même, mais c’est un bon point de départ. L’histoire dogmatique est l’histoire de l’approfondissement de cette réponse : de «Christ de Dieu» à «Fils de Dieu consubstentiel au Père>» (Nicée) jusqu’à «une personne en deux natures>» (Chalcède). La question de Jésus continue de mériter des réponses de plus en plus précises, mais chaque approfondissement suppose la réponse initiale de Pierre.

Marie fut la première à répondre à la question «*Qui est Jésus ?*» par l’ensemble de son existence, avant même que la question ne soit formulée explicitement. Le *fiat* de l’Annonciation, tel qu’il est décrit dans le dictionnaire mariologique (https://locusmariologicus.org/anunciação-dicionario/), constitue une réponse christologique implicite : en acceptant d’être la Mère du Fils du Très-Haut, Marie a affirmé qui est Jésus avant même que Jésus ne commence à se révéler publiquement. Cette antériorité de la foi mariale, une foi qui précède la révélation publique et qui fonde le suivi des disciples, est ce que la tradition décrit lorsqu’elle affirme que Marie est la «*première fidèle*». Elle a répondu à la question de Pierre avant même que Pierre ne l’ait entendue.La phénoménologie de la confession de Pierre en Luc 9, par rapport à la version de Matthieu, est plus sobre : il n’y a pas de déclaration sur la pierre et les clés du Royaume, ni de promesse de primat. Lucas présente la confession comme un moment de discernement sur le chemin du suivi, sans les implications ecclésiastiques que Matthieu développera. Cette différence d’accent entre Luc et Matthieu est théologiquement riche : la confession de foi en Jésus n’est pas seulement le fondement de la structure ecclésiale (Matthieu), mais aussi le moment de clarification personnelle sur le chemin de la disciplature (Luc). Les deux dimensions sont nécessaires et complémentaires.## II. La confession de Pierre : fondement et limiteLa suite immédiate à la confession de Pierre en Luc 9,21-22 est troublante : Jésus «*ordonna à ses disciples de ne le dire à personne*» et annonça la souffrance qui allait venir, «le Fils de l’Homme doit souffrir beaucoup, être rejeté par les anciens, les chefs des prêtres et les scribes, être mis à mort et ressusciter le troisième jour». Pierre, celui qui a correctement confessé l’identité de Jésus, était sur le point de ne pas comprendre la mission de Jésus : la version de Matthieu (Mt 16,22) explicite ce que Luc omet, Pierre voulait rejeter l’annonce de la Passion, et Jésus l’appela «*Satanas*».Cette dialectique, confession correcte et incompréhension immédiate, est le portrait le plus honnête que les Évangiles dressent de la foi humaine : elle peut être correcte dans l’affirmation mais limitée dans l’implication. Confesser «*Tu es le Christ*» est un début, pas une conclusion. C’est la porte d’entrée dans un processus de compréhension progressive de l’identité et de la mission de Jésus que les disciples parcourront tout au long de la vie publique de Jésus et ne compléteront qu’à Pâques. La limitation de Pierre ne invalide pas sa confession, mais révèle que la confession de foi est le début d’un chemin, pas la fin d’un parcours.La comparaison avec Marie est éclairante ici : Marie n’a également pas pleinement compris ce que le «*fiat*» impliquait. Les épisodes de Luc 2, «*ne savais-tu pas qu’il me fallait être dans la maison de mon Père ?*» (Lc 2,49), et de Jean 2, «*l’heure de moi n’est pas encore venue*» (Jo 2,4), montrent des moments où Marie n’a pas pleinement compris la mission du Fils. Mais la différence entre Marie et Pierre réside dans leur réponse à l’incompréhension : Pierre a voulu rejeter ce qu’il ne comprenait pas. Marie, quant à elle, «*gardait ces choses dans son cœur*» (Lc 2,51) et les laissait mûrir. Cette différence d’attitude, le cœur ouvert qui attend la compréhension par opposition à l’ego qui rejette ce qui remet en question, est la différence entre le discipleship marial et le discipleship pétrin au moment de leur plus grande fragilité.

L’enseignement du pape François met l’accent sur la figure de Pierre comme modèle d’un discipulat imparfait que Dieu utilise : non le Pierre glorieux de la confession, mais le Pierre qui a nié et qui a été réinvesti dans sa mission par le « m’aimes-tu » ressuscité (Jo 21,15-19). Cette insistance a une incidence sur la compréhension du primat pétrin : son autorité ne repose pas sur la perfection personnelle de Pierre historique ou de ses successeurs, mais sur l’élection de Dieu qui utilise les faibles pour accomplir ses desseins.

III. « Prends ta croix » : suivi et kénose

L’instruction immédiate à l’annonce de la Passion dans Lc 9,23 est l’une des plus radicales de l’Évangile : « Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renie lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour et me suive » (Lc 9,23). La spécificité lucane, « chaque jour », est absente dans Marc et Matthieu : Lucas transforme l’acte unique de prendre la croix en une habitude quotidienne, une disposition qui marque chaque jour du suivi, pas seulement les moments de crise. Le suivi de Jésus prend la forme d’une kénose quotidienne, un vide de soi qui n’est pas une autodestruction mais une libération de la prison de l’ego.

La théologie de la Croix comme kénose, développée à partir de Phl 2,6-11 (« il s’est anéanti lui-même en prenant la forme d’un serviteur »), est au cœur de la christologie paulinienne et possède une dimension mariologique fondamentale : Marie a participé à la kénose du Fils tout au long de sa vie, pas seulement sur la Croix. Le « oui » de l’Annonce était un acte de kénose, un abandon de son autonomie en faveur de la volonté de Dieu. La Visitation fut une kénose, un service qui vide de soi au profit de l’autre. La Croix était la kénose la plus extrême, le renoncement à son propre fils, le vidage de la maternité au service de la mission rédemptrice.

L’instruction « prends ta croix chaque jour » a une concrétude que la tradition spirituelle a élaborée sous diverses formes. La croix « chaque jour » n’est pas nécessairement la grande Croix du martyre, c’est le renoncement à l’égoïsme quotidien, la patience face aux irritations de la journée, la fidélité aux responsabilités lorsque la fatigue invite à la négligence, le pardon au proche qui a blessé, la présence auprès de l’aîné quand les forces manquent. Cette pédagogie de la croix quotidienne, l’ascèse ordinaire de la vie commune, est selon Jean-Paul II dans Salvifici Doloris (1984), la forme la plus universelle de participation au souffrance rédemptrice du Christ.

Gal 3,26-29, deuxième lecture du XIIe dimanche C, relie le suivi de la croix à l’unité eschatologique en Christ : « Il n’y a ni Juif ni Grec, ni esclave ni libre, ni homme ni femme, car vous êtes tous un en Christ Jésus » (Gal 3,28). La kénose que le suivi exige est précisément le renoncement aux identités qui séparent, au privilège d’être juif, au privilège de la liberté, au privilège d’être homme, en faveur de l’unité que Christ rend possible. Marie, qui a vécu la kénose de manière exemplaire, est le modèle de cette unité : elle est vénérée dans toutes les cultures, dans toutes les traditions chrétiennes, sur tous les continents, précisément parce que sa disponibilité totale envers Dieu l’a rendue disponible pour toute l’humanité.

IV. Marie, première confessante et modèle du discipulat

La confession de Pierre, «Tu es le Christ de Dieu», est la reconnaissance explicite qu’il formule après deux ans de suivi. La confession de Marie, implicite dans le «fiat» et explicite dans le Magnificat, précède la mission publique de Jésus. Cette antériorité de la foi mariale par rapport à la foi pétrine n’est pas une rivalité ecclésiologique, mais une complémentarité : la foi qui fonde le suivi (Marie) et la foi qui structure la communauté ecclésiale (Pierre) sont les deux piliers de la vie chrétienne.

Le Magnificat, chanté chaque soir aux Vêpres dans l’Église, est la confession de Marie sous sa forme la plus élaborée : une théologie du salut en première personne, exprimée dans un langage de louange et de prophétie. «Mon âme exulte en Dieu mon Sauveur», est la réponse de Marie à la question «Qui est Jésus ?» : Il est le Sauveur, le Puissant qui a accompli ses promesses, le Saint qui a comblé de bienfaits les affamés. Le Magnificat est la première christologie du Nouveau Testament : non pas une réflexion académique sur l’identité de Jésus, mais un chant né de l’expérience du salut.

La dimension prophétique du Magnificat, «Toutes les générations me diront bienheureuse» (Lc 1,48), s’est accomplie d’une manière dépassant toute attente humaine au moment où Marie l’a chanté. Au cours de deux millénaires, dans toutes les langues et cultures, les générations ont appelé Marie «bienheureuse». Cette réalisation historique de la prophétie du Magnificat est un «fruit» vérifiable, selon le critère de Mt 7,16, de l’authenticité de la mission de Marie : l’arbre qui a produit ce fruit de vénération universelle et de foi ancrée dans des millions de vies au cours de deux millénaires est, par ses fruits, un arbre bon.

Le XIIe dimanche du Temps Ordinaire invite chaque fidèle à renouveler la réponse à la question de Jésus : «Vous, qui dites-vous que je suis ?». La tradition liturgique propose Marie comme modèle de ce renouvellement : non pas une réponse abstraite de la théologie scolastique, mais une réponse existentielle du «fiat» : «Tu es le Seigneur de ma vie et je suis ton servante. Que ta parole se réalise en moi». Cette réponse, que Marie a donnée à l’Annonce et que Pierre a donnée à Césarée, et que chaque chrétien est invité à donner chaque dimanche, est le fondement de toute vie chrétienne authentique : la pierre sur laquelle la maison est édifiée et qui ne sera pas détruite par les tempêtes.

Master en Mariologie

Voulez-vous approfondir vos connaissances en Mariologie ? Découvrez la Maîtrise en Mariologie de Locus Mariologicus – une formation académique combinant rigueur théologique, vie spirituelle et tradition vivante de l’Église.

Inscrivez-vous ou en savez plus →

Related Articles

Responses