La transcendance de Saint Joseph : pourquoi il est le patron de la bonne mort

La Scripture ne relate pas la mort de Saint Joseph. Aucun verset du Nouveau Testament ne précise quand, où ou comment est mort l’époux de Marie. Et pourtant, la tradition chrétienne a toujours affirmé avec constance deux éléments : Joseph est mort avant le début de la vie publique de Jésus, et il est mort de la manière la plus souhaitable qui soit – assisté par Jésus et Marie. À ce passage serein de ce monde vers le Père, la piété donne le nom de transtit de Saint Joseph. C’est de cette transition paisible qu’est né le titre de parrain de la bonne mort, que le Catéchisme reprend explicitement en exhortant les fidèles «à se confier à Saint Joseph, parrain de la bonne mort» (CIC 1014).

Le silence de la Scripture

Le corpus biblique sur Joseph est bref : les évangiles de l’enfance (Mt 1-2 et Lc 1-2), les mentions nazaréennes qui le rappellent comme père de Jésus (Mt 13,55 et Jn 6,42) et le récit du rencontre au Temple (Lc 2,41-52). Comme le montre la josefologie, cette faible quantité n’est pas un florilège dévotionnel, mais le fondement scripturaire de toute la théologie ultérieure : ce peu que la Scripture dit sur Joseph est décisif. Quant à sa mort, la Bible reste silencieuse.

La dernière scène où Joseph apparaît vivant est au Temple de Jérusalem, lorsque Jésus a douze ans. Le Catéchisme observe que cette rencontre au Temple «est le seul événement qui brise le silence des évangiles sur les années cachées de Jésus» (CIC 534). Après cela, Joseph disparaît de la narration sans un mot d’adieu.

Ce silence n’est pas une lacune à regretter, mais un langage à déchiffrer – c’est le même silence de Saint Joseph qui traverse toute sa vie. Jean-Paul II a écrit dans l’exhortation Redemptoris custos :

Mais ce silence de Joseph a une parole spéciale : grâce à une telle attitude, on peut saisir parfaitement la vérité contenue dans le jugement qu’il nous fait l’Évangile : le «juste» (Mt 1,19). (Jean-Paul II, Redemptoris custos, n. 17)

Qui a vécu en silence est mort en silence. La Scripture a respecté jusqu’au bout le style du juste de Nazareth.

Les indices : absent de la vie publique et de la croix

Si la Scripture ne raconte pas la mort de Joseph, elle laisse toutefois des indices convergents qui suggèrent qu’il n’était plus en vie lorsque Jésus a commencé son ministère public.

Le premier indice est l’absence totale. Aux noces de Cana, la mère de Jésus est présente (Jn 2,1), mais pas son père. Dans aucune scène de la vie publique, dans aucun voyage, dans aucune controverse, Joseph n’apparaît ou n’est interpellé.

Le second indice est la manière dont Nazareth désigne Jésus adulte. Dans Marc, les contemporains posent la question – ainsi le traduit la Neovulgate : «N’est-il pas le charpentier, fils de Marie ?» (Mc 6,3). Dans une société patriarcale, désigner un homme adulte par le nom de sa mère est une anomalie qui s’explique naturellement si le père était déjà décédé.

Le troisième et le plus fort est le Calvaire. Sur la croix, Jésus confie sa Mère au disciple bien-aimé : «Ecce mater tua» – voici ta mère (Jean 19,27), et dès ce moment, le disciple l’a reçue auprès de lui. Ce geste serait inexplicable si Joseph était en vie : le mari est le soutien naturel de la femme, et aucun fils ne confierait sa mère à un tiers en passant outre le mari présent. La remise à Jean suppose que Marie était déjà veuve et resterait seule.

En additionnant les données, la conclusion traditionnelle s’impose avec sérieux : Joseph est mort entre l’épisode du Temple et le baptême de Jésus dans le Jourdain. Nous ne savons pas l’année. Nous connaissons l’intervalle, et nous savons qui était dans la maison.

La tradition du transit

C’est précisément là que naît la scène vénérable du transit : si Joseph est mort pendant les années cachées, il est mort dans la maison où vivait la Sainte Famille, et donc il est mort en ayant Jésus et Marie à ses côtés. La piété chrétienne a toujours souligné ce que cela signifie : aucun autre être humain n’a expiré assisté, en même temps, par le Fils de Dieu et par sa Mère immaculée.

La source narrative la plus ancienne de cette scène est un apocryphe d’origine égyptienne, l’*Histoire de Joseph le Charpentier*, qui décrit longuement l’agonie du saint réconforté par le Fils. Il convient de dire clairement le statut de ce texte : les apocryphes valent comme contexte culturel et comme matrice iconographique, pas comme source doctrinale. L’Église n’a jamais canonisé les détails du récit. Elle a canonisé, ainsi dirait-on, l’intuition qu’il exprime : celui qui a vécu toute sa vie entre Jésus et Marie n’est pas mort loin d’eux.

Cette intuition a traversé l’art chrétien – les innombrables tableaux du transit montrent Joseph au lit, entre le Fils qui le bénit et l’Épouse qui le veille – et s’est cristallisée à l’époque moderne dans des associations et des pratiques dédiées à demander, par l’intercession de Joseph, une mort sainte. Le Magistère, quant à lui, a toujours traité Joseph entièrement dans le mystère de l’enfance et de la vie cachée, confirmant par omission ce que la tradition affirme par dévotion. Jean-Paul II résume la méthode des Évangiles :

Les Évangiles parlent exclusivement de ce que Joseph «a fait» ; cependant, ils nous permettent d’entendre dans ses «actions», enveloppées par le silence, une atmosphère de profonde contemplation. (Redemptoris custos, n. 25)

La mort fut la dernière de ces actions enveloppées par le silence.

Patron des bonnes morts

Le titre porte une approbation cathoque explicite :

L’Église nous exhorte à nous préparer pour l’heure de notre mort («D’une mort soudaine et inattendue, délivrez-nous, Seigneur» : ancienne Ladainie des Saints), à demander à la Mère de Dieu de prier pour nous «au moment de notre mort» (Prière de l’Ave Maria) et à nous confier à Saint Joseph, patron des bonnes morts. (CIC 1014)

La logique théologique est claire. La bonne mort, pour le chrétien, n’est pas la mort sans douleur, mais la mort dans la grâce : en communion avec Christ, réconcilié avec Dieu, soutenu par la prière de l’Église. Joseph a réalisé l’archétype de cette mort – il est mort, selon la tradition, avec la main de Jésus dans la sienne et sous le regard de Marie. C’est pourquoi la Ladainie de Saint Joseph, approuvée par la Sé Apostolique en 1909, l’invoque comme patron des moribonds (Patronus morientium), invocation qui reste dans le texte enrichi avec de nouvelles invocations approuvées par François en 2021.

Le même François, dans la lettre apostolique Patris corde, écrit : «Chacun peut trouver en Saint Joseph – l’homme passé inaperçu, l’homme de la présence quotidienne discrète et cachée – un intercesseur, un réconfort et un guide dans les moments de difficulté» (Patris corde, préface). Et aucun moment de la vie n’est plus difficile, ni plus décisif, que le dernier.

Qui a fait de Saint Joseph le patron des mourants?

Le titre n’est pas né d’une coutume diffuse, mais d’un acte pontifical datable: le document Bonum sane de Benoît XV, du 25 juillet 1920, publié dans les Acta Apostolicae Sedis 12 (1920), pages 313 à 317. C’est là que le Saint-Siège demande expressément aux évêques de promouvoir les associations vouées à prier Saint Joseph pour les agonisants.

Marcionei Miguel da Silva, dans l’étude Joseph dans le mystère de l’incarnation, de 2008, rend ainsi le passage: «puisqu’il est méritoirement tenu pour le plus efficace protecteur des mourants, ayant expiré avec l’assistance de Jésus et de Marie, les saints Pasteurs veilleront à inculquer et à favoriser de tout le prestige de leur autorité ces pieuses associations qui furent instituées pour supplier saint Joseph en faveur des mourants». Et le texte en nomme deux: celle de la Bonne Mort et celle du Transit de Saint Joseph pour les agonisants de chaque jour.

Le même document nous parvient par deux autres voies de la bibliothèque, ce qui permet de le confronter. Ángel Peña, dans Saint Joseph: le plus saint des saints, de 2008, le cite en espagnol et nomme les associations celle de la «Buena muerte» et celle du «Tránsito de san José». Francisco Canals Vidal, dans Saint Joseph dans la foi de l’Église, de 2007, en donne la référence complète et traduit: «puesto que José es también considerado, con fundamento, como la ayuda más poderosa para los moribundos, por haber sido él asistido, en su última hora, por Jesús y María, los obispos apoyarán, favorecerán, en toda su autoridad, las asociaciones piadosas instituidas para orar a San José por los agonizantes».

Il convient de signaler une divergence entre les sources quant au genre du document. Canals Vidal le classe comme bref, «Breve Bonum sane (25-7-1920)». Marcionei Miguel da Silva le cite comme lettre encyclique en forme de motu proprio. La date et le contenu concordent dans les trois sources, la qualification canonique non.

Tarcisio Stramare, dans Saint Joseph dans le mystère de Dieu, ajoute la raison qu’invoquent les documents, et elle est toujours la même: les associations existent «poiché egli è meritatamente ritenuto come il più efficace protettore dei moribondi, essendo spirato con l’assistenza di Gesù e di Maria», «parce qu’il est méritoirement tenu pour le plus efficace protecteur des mourants, ayant expiré avec l’assistance de Jésus et de Marie». Stramare note en outre que le même pontife avait approuvé, le 28 janvier 1920, un acte antérieur dans la même ligne. L’année 1920 concentre donc deux gestes romains sur le même sujet.

La dévotion est antérieure aux actes officiels

Une donnée de datation échappe d’ordinaire: quand Rome a légiféré, la dévotion était déjà fixée dans les livres de piété en langue vulgaire. Le Dévotionnaire en l’honneur de Saint Joseph, anonyme, de 1899, vingt et un ans avant Bonum sane, porte déjà les invocations entières: «José, amparo de los moribundos», «José, que moristeis en brazos de Jesús y María», «José, protector y consuelo en la hora de la muerte», «José, cuya muerte fué preciosa en la presencia del Señor». Rome n’a pas créé le titre, elle l’a reconnu.

Sur la litanie, les sources ne concordent pas davantage, et il vaut la peine de le dire. La datation courante, suivie dans l’article de ce site sur la Litanie de Saint Joseph, situe l’approbation en 1909, sous saint Pie X. Ángel Peña, pour sa part, attribue à Pie XI les litanies de Saint Joseph «aprobadas el 21 de marzo de 1935», où on lit «Patrono de los moribundos, ruega por nosotros». Les deux dates peuvent correspondre à des approbations successives, mais elles circulent l’une et l’autre et ne doivent pas être confondues.

Pourquoi «patron des mourants» voisine avec «terreur des démons»

Qui lit la litanie d’un trait remarque l’ordre des invocations. Éderson José, dans La paternité de Saint Joseph, de 2023, la transcrit ainsi: «Patron des mourants, priez pour nous. Terreur des démons, priez pour nous. Protecteur de la sainte Église, priez pour nous». Salvador de la Vega, dans le Dévotionnaire de Saint Joseph, de 2002, donne la même séquence en espagnol, «de los moribundos, Terror de los demonios, Protector de la santa Iglesia».

Le voisinage des deux invocations n’est pas fortuit. Anne Bernet, dans En compagnie des anges, de 1998, explique la logique ancienne en commentant les prières pour les mourants: c’est «la peur que le Démon ose s’interposer entre le mourant et le bonheur éternel qui dicte le recours à l’archange». Dans le récit apocryphe du transit lui-même, Jésus demande: «Envoie Michel, le Prince de tes Anges, et Gabriel, qui annonce la lumière, et tous les anges de lumière, et que leur milice accompagne l’âme de mon père Joseph, jusqu’à ce qu’ils l’aient conduit à toi». Bernet observe que le texte «annonce de façon très précise les prières pour les mourants de la liturgie catholique», et c’est d’elle la phrase qui clôt l’argument: «c’est pour cette raison que saint Joseph est invoqué comme patron de la bonne mort».

L’heure de la mort est, dans la lecture traditionnelle, l’heure du dernier assaut. De là que le même saint soit invoqué, en deux lignes successives, comme appui de celui qui part et comme terreur de celui qui veut le retenir.

Comment prier Saint Joseph pour une bonne mort

La dévotion pour une bonne mort n’est pas morbide : elle est réaliste. Celui qui prie pour sa propre mort vit mieux. Voici quelques voies consacrées par la tradition :

  1. L’Ave-Maria priée consciencieusement. Chaque fois que nous demandons à Marie d’intercéder pour nous « au moment de notre mort », le Catéchisme associe cette prière à la confiance en Joseph (CIC 1014). Marie et Joseph, qui se sont assistés mutuellement, assistent ensemble les moribonds.
  2. Les jaculatoires de la Sainte Famille. La tradition a laissé des courtes prières associant les noms de Jésus, Marie et Joseph et demandant leur assistance aux trois dans les dernières agonies. Les prier au coucher est une pratique ancienne et simple. Nous regroupons les principales dans l’article sur les prières à Saint Joseph.
  3. La litanie avec l’invocation des moribonds. Inclure la litanie dans la prière du mercredi, jour traditionnellement consacré au saint, maintient vivante la mémoire du passage.
  4. La consécration à Saint Joseph. Celui qui se confie à la protection du saint par une consécration à Saint Joseph lui remet également sa propre mort, demandant de mourir comme il a vécu : en obéissance, en pauvreté d’esprit, entre Jésus et Marie.
  5. L’intercession pour les agonisants d’aujourd’hui. Pratique classique de la dévotion : prier chaque jour, par Saint Joseph, pour la multitude de ceux qui mourront dans les vingt-quatre heures suivantes, notamment pour ceux qui meurent seuls.

François conclut dans *Patris corde* en rappelant qu’il ne nous reste plus qu’implorer, auprès de Saint Joseph, « la grâce des grâces : notre conversion » (*Patris corde*, conclusion). C’est la clé de toute dévotion à la bonne mort : elle commence bien avant l’agonie. La bonne mort est le fruit mûr d’une vie bonne, et personne ne sait mieux enseigner cette vie cachée avec Christ que celui qui l’a vécue jusqu’au bout – et qui, en fin de compte, s’est endormi dans les bras du Fils que Dieu lui a confié.

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