Modeste foi la foi : Marie, la tempête et la foi qui ne coule pas

Et il leur dit : Pourquoi avez-vous peur, hommes de peu de foi ?
Mt 8,26
La apaisement de la tempête (Mt 8,23-27) est l’un des miracles les plus riches en résonances symboliques de tout l’Évangile de Matthieu. Le bateau secoué par les vagues, les disciples dans la panique, Jésus endormi, et l’appel qui réveille le Seigneur : «Seigneur, sauve-nous, nous sommes perdus» ! (Mt 8,25). La suite est à la fois récit du miracle et parabole de la vie chrétienne : le bateau est l’Église, la tempête est les tribulations de l’histoire, le sommeil de Jésus est l’absence apparente de Dieu dans les crises, et le cri des disciples est la prière de celui qui a encore assez de foi pour crier, même si c’est la «peu de foi» que Jésus réprimande.
Le reproche de Jésus, «hommes de peu de foi» (Mt 8,26, au singulier en grec : «tu, homme de peu de foi»), est surprenant : Jésus réprimande avant d’apaiser. L’ordre des mots est théologiquement significatif : d’abord la question sur la foi, puis l’acte de pouvoir. Ce n’est pas que Jésus rejette ceux qui ont «peu de foi», comme le montre le cas du père de l’épileptique en Mt 17,20 («si tu avais la foi du grain de séme de moutarde»), la «peu de foi» est plus que suffisante pour commencer. Le problème n’est pas la quantité de foi mais ce que la «peu de foi» n’a pas vu : que celui qui dormait dans le bateau était le Seigneur des tempêtes.
I. La tempête et la peur : la foi mise à l’épreuve
«Une violente tempête s’éleva sur la mer, de sorte que les vagues recouvraient le bateau. Jésus dormait» (Mt 8,24), l’image du bateau couvert par les vagues, avec Jésus endormi, est l’une des plus vives de l’Évangile. Le bateau qui «est recouvert» par les vagues est techniquement en train de couler, le verbe grec kalyptesthai suggère la submersion. Les disciples n’avaient pas d’excès de peur : le bateau était objectivement en danger de couler. La différence entre leur peur et la foi que Jésus demande n’est pas la différence entre celui qui voit le danger et celui qui ne le voit pas : c’est la différence entre celui qui voit le danger et ne voit pas qui est dans le bateau, et celui qui voit le danger et voit Qui est dans le bateau.
La mer dans l’imaginaire biblique est l’espace du chaos, de la menace, de l’incalculable. Le Génèse commence par «l’Esprit de Dieu qui parcourait les eaux`, l’esprit divin ordonnant le chaos primordial. Les Psaumes décrivent Dieu comme celui qui «domine la fureur de la mer. Quand ses vagues s’élèvent, il les apaise» (Ps 89,10). Lorsque Jésus «maîtrise les vents et la mer d’un simple mot», il fait exactement ce que le Dieu d’Israël fait dans les Psaumes : ordonner le chaos. Les disciples qui «étaient émerveillés» n’étaient pas seulement émerveillés par un miracle météorologique, ils assistaient au Créateur exerçant son autorité sur la création.
La séquence «peur de la tempête» → «cri de détresse» → «réprimande de Jésus» → «apaisement» → «émerveillement» suit le schéma de la prière de demande en situation de tribulation. La peur n’est pas un péché, c’est la réaction naturelle à un danger réel. Le cri de détresse n’est pas un manque de foi, c’est l’expression minimale de foi : on croit encore qu’il y a quelqu’un à qui crier. La réprimande de Jésus n’est pas un rejet mais une éducation : «pourquoi doutez-vous ?»? ce n’est pas une condamnation mais une question pédagogique qui ouvre à la compréhension plus profonde de ce qui est dans le bateau.
Marie a traversé sa «tempête» la plus violente sur le Calvaire, le moment où le bateau de toute son espérance semblait submergé par les vagues de la mort. Mais Marie, contrairement aux disciples qui ont dormi à Gethsémani et se sont enfuis, est restée au pied de la Croix, ce qui équivaut à crier «Seigneur, sauve-nous» alors que tout semblait perdu. La foi de Marie dans la «tempête» du Calvaire n’était pas la foi qui voit le miracle imminent : c’était la foi qui persiste même sans voir le miracle, la foi qui «endurcit son visage>» (Lc 9,51) et reste quand les autres se sont enfuis.
II. «Maria stella maris»: l’étoile qui guide le bateau
Le titre «Stella Maris», Étoile de la Mer, est l’un des plus anciens titres mariens dans la liturgie latine, popularisé par l’hymne «Ave Maris Stella» du IXe siècle (peut-être du VIIe) et adopté par la dévotion des marins médiévaux. L’image est astronomique avant d’être mariologique : l’étoile polaire, qui reste fixe dans le ciel tandis que les autres étoiles tournent, est le repère qui permet au navigateur de s’orienter en pleine tempête. Marie est «Stella Maris>» car elle reste fixe, dans la foi, dans le suivi, dans l’amour du Fils, alors que tout autour bouge et menace.
La tradition de l’«Ave Maris Stella» a développé l’image : «guide les pas sûrs des navigateurs, pour qu’en voyant Jésus, nous nous réjouissions avec Lui>». Marie n’est pas le port d’arrivée, c’est l’étoile qui indique le port. «Voir Jésus» est l’objectif. «Stella Maris» est le moyen d’orientation quand la tempête rend impossible de voir directement le port. Cette fonction orientatrice, non substitutive mais auxiliaire, est la structure théologique correcte de la dévotion mariale : Marie indique Christ comme l’étoile polaire indique le nord, sans être le nord ni revendiquer sa fonction.
Les pêcheurs galiléens qui étaient dans le bateau avec Jésus connaissaient bien les tempêtes du lac de Génésaret, un lac encastré entre des montagnes qui peut générer des tempêtes soudaines et violentes lorsque le vent descend des collines. Leur expérience de navigateurs ne les a pas sauvés de la peur. La présence de Jésus endormi dans le bateau ne les a pas sauvés de la peur. Ce qui les a sauvés, c’est l’acte de réveiller Jésus, le cri de détresse qui a transformé la peur en prière. Marie est l’«Stella Maris>» qui enseigne aux navigateurs en pleine tempête à réveiller Jésus, à transformer la peur en cri de détresse qui obtient une réponse.
L’Église comme «bateau», la «navis Ecclesiae>» de l’art chrétien primitif, avec le mât en forme de Croix, est une image nourrie par la tranquillité de la tempête pendant des siècles. Les catacombes de Rome sont remplies d’images de bateaux avec voiles, symbole de l’Église qui navigue vers le port céleste à travers la mer tumultueuse de l’histoire. Marie à bord du bateau, comme elle était au Cenacle lorsque l’Église est née officiellement, est la présence maternelle qui ne pilote pas le bateau mais qui, par sa prière, maintient le lien avec le Fils capable d’apaiser les tempêtes qui menacent de submerger le bateau.
III. Le bateau de l’Église dans les tempêtes de l’histoire
L’histoire de l’Église est celle d’un navire ayant survécu à des tempêtes qui semblaient définitives. Les persécutions romaines des premiers siècles, l’arianisme menaçant de dissoudre la christologie orthodoxe, le schisme du XIe siècle, la Réforme du XVIe siècle, l’illuminisme et les révolutions des XVIIIe et XIXe siècles, les totalitarismes du XXe siècle, chacune de ces tempêtes fut un moment où des observateurs raisonnables auraient pu conclure que le navire était « couvert par les vagues ». Et pourtant, à chaque fois, la promesse de Matthieu 16,18 (« Les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle ») s’est avérée vraie : le navire n’a pas coulé.
Cette survie n’est pas un argument d’autonomie institutionnelle, mais plutôt le signe de la présence du Ressuscité qui, comme dans le bateau du lac de Génésaret, semble endormi mais n’est pas absent. Les crises internes de l’Église, les scandales, les divisions et les infidélités sont l’équivalent des « vagues couvrant le navire » provenant de l’intérieur, non seulement de l’extérieur. La réponse chrétienne à ces crises n’est ni le désespoir ni la négation, mais le même cri de détresse des disciples : « Seigneur, sauve-nous, nous sommes perdus », qui reconnaît le danger sans abandonner sa foi en Celui qui est dans le navire.
La dévotion mariale en temps de crise ecclésiale a précisément cette fonction : Marie comme « Stella Maris » est un point de repère lorsque les tempêtes internes rendent difficile la perception du nord. L’histoire des grands saints fondateurs d’ordres religieux, qui avaient tous une dévotion mariale forte, montre que leur relation avec Marie n’était pas un simple ornement pieux, mais un recours spirituel dans les moments les plus difficiles. Bernard de Clairvaux, François d’Assise, Ignace de Loyola, Louis-Marie Grignion de Montfort : tous ont traversé leurs tempêtes internes et externes avec Marie comme « Stella Maris » qui les guidait vers le Fils.
« Modicae fidei », « tu as une foi faible », est la reproche que Jésus adresse à ceux qui, dans le navire de l’Église, ne voient que la tempête et oublient Celui qui est à bord. La réponse de Marie à « modicae fidei » n’est pas la suppression de la peur (qui est humaine et réelle), mais une réorientation de l’attention : au lieu de te concentrer sur cette tempête que tu vois, tourne tes yeux vers Celui qui est plus fort que la tempête. « Sii de grand cœur », la formulation agostinienne du désir de Dieu, est la traduction spirituelle de l’invitation de Jésus : non « n’aie pas peur », mais « regarde Celui qui est dans le navire avant de succomber à la peur ».
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