N’juger point : Marie et le regard qui ne juge pas

Nolite iudicare: Maria e o olhar que não julga
Ne jugez pas, afin que vous ne soyez pas jugés.
Mt 7,1-2

L’ouverture du chapitre VII de l’Évangile selon Matthieu, « N’judgez pas, pour que vous ne soyez pas jugés », est l’un des dictons de Jésus les plus cités et les plus mal interprétés de la tradition chrétienne. Il ne s’agit pas d’une interdiction du discernement moral : le même passage se conclut par un avertissement contre les faux prophètes qui exige un discernement. C’est plutôt une interdiction d’un type spécifique de jugement : le jugement condamnatoire qui présume connaître l’intérieur d’une personne, qui prend la place de Dieu, et qui transforme l’évaluation morale d’un acte en un verdict sur la personne. La distinction entre discernement et condamnation, entre évaluer ce qu’une personne fait et déclarer ce qu’elle est, est au cœur de cette instruction évangélique.

L’image de la « tige dans son propre œil » (Mt 7,3-5) est l’une des plus humoristiques de l’Évangile, une hyperbole grotesque que Jésus utilise pour décrire la cécité de celui qui se déclare juste et critique les autres. La « tige » n’est pas nécessairement le péché le plus grave : elle représente l’incapacité de voir sa propre condition morale avec la même clarté qu’il voit celle des autres. La critique de Jésus n’est pas contre la bienveillance pastorale qui aide l’autre à voir, mais plutôt contre l’inversion de perspective qui rend le critique à la fois aveugle et confiant dans son diagnostic. Seule la personne qui a reconnu sa propre « tige » est en mesure d’aider les autres avec la « pique ».

I. Le jugement et la tige dans l’œil

L’interdiction du jugement dans Mt 7,1 possède une structure théologique précise : le critère par lequel on juge devient le critère selon lequel on est jugé. Cette symétrie, « car c’est avec la mesure dont vous mesurez qu’on mesurera à vous

La théologie patristique et médiévale a distingué entre le iudicium discretionis (jugement de discernement, nécessaire à la vie morale et communautaire) et le iudicium condemnationis (jugement de condamnation, réservé à Dieu). Thomas d’Aquin, dans sa Summa Theologica (II-II, q. 60), a développé cette distinction : le jugement prudentiel, évaluer des actes pour orienter sa propre conduite et celle des autres, est non seulement permis mais nécessaire. Ce que Jésus interdit, c’est le jugement qui condamne la personne dans sa totalité à partir d’actes partiellement connus, sans connaître les intentions, les circonstances, l’histoire intérieure.

Le XXe siècle a apporté à la tradition chrétienne une nouvelle prise de conscience de cette distinction, en partie grâce au dialogue avec la psychologie. La capacité de séparer le comportement de la personne, « *je condamne l’acte, pas la personne* », est un accomplissement moral et spirituel préparé par la tradition évangélique mais articulé avec plus de précision dans la réflexion contemporaine. Le pape François, dans *Amoris Laetitia* (2016), a insisté à maintes reprises sur cette logique : l’accompagnement pastoral des situations irrégulières exige précisément cette capacité de ne pas réduire la personne à l’acte, de considérer son histoire, ses efforts, ses limitations avec miséricorde, la logique de la « *trave et de la flèche* » appliquée à une pastorale concrète.L’image de la trave possède une dimension communautaire qui dépasse l’introspection individuelle. Les communautés chrétiennes peuvent développer des « *traves* » institutionnelles, formes de cécité collective sur leurs propres péchés coexistant avec une hypersensibilité critique envers les péchés des autres. L’Église qui critique l’immoralité sexuelle de la société tout en dissimulant ses propres abus possède une « *trave* » institutionnelle. Le chrétien qui condamne la corruption politique tout en pratiquant la fraude fiscale incarne la trave du pharisaïsme. L’enseignement de Jésus est donc non seulement une règle de conduite individuelle, mais une grammaire de discernement communautaire.## II. Marie à la Croix : le regard qui ne juge pasLa scène de Marie aux pieds de la Croix (Jean 19, 25-27) est l’endroit privilégié pour contempler « *le regard qui ne juge pas* » dans sa forme la plus radicale. Autour d’elle, ceux qui ont condamné Jésus, les grands prêtres, les soldats, une partie de la foule, ont exercé le jugement condamnatoire interdit par Matthieu 7, 1 : ils ont déclaré que Jésus était blasphémateur, criminel, digne de mort. Marie est restée présente, sans jugement, sans malédiction, sans éloignement. Son silence à la Croix n’est pas passivité ou faiblesse : il exprime l’intensité la plus profonde d’un amour qui refuse d’être guidé par la logique du jugement condamnatoire.La théologie de la compassion mariale, *com-passio* souffrir avec, décrit la présence de Marie à la Croix comme une participation au souffrance du Fils sans exiger de jugement comme condition. Marie n’a pas eu besoin de comprendre pleinement ce qui se passait pour rester. Elle n’avait pas à résoudre le scandale théologique, « *comment le Fils de Dieu peut-il mourir ainsi ?* » pour continuer à côté de lui. Son amour était plus grand que sa compréhension, et c’est pourquoi son regard est resté miséricordieux là où d’autres regards sont devenus condamnatoires ou désespérés.La tradition iconographique de la Pietà, Marie tenant le corps du Fils mort, représente ce regard sans jugement sous sa forme la plus condensée. Michel-Ange, Bellini, Michel-Ange ont capturé dans l’expression de Marie quelque chose qui n’est ni résignation ni triomphe : c’est la paix de celui qui a aimé pleinement et ne s’est pas repenti. Il n’y a pas de récrimination sur le visage de la Pietà, ni contre Pilat, ni contre les pharisiens, ni contre les disciples qui ont fui, ni contre Dieu qui « *a permis* » cela. C’est le regard de l’amour qui, selon 1 Corinthiens 13, « *supporte tout* » et « *ne pense pas au mal* ».

La parabole parallèle à Matité 7,1-5 a une portée théologique et non seulement dévotionnelle. Si le jugement que Jésus interdit est celui qui « sait par l’extérieurcomprendre pour croire » ni de « voir pour aimer ». C’est un regard qui, en refusant le jugement condamnatoire, est devenu capable d’envisager la Résurrection.

III. La miséricorde comme logique du royaume

Le contexte de la maxime « ne jugez pas » dans le Sermon sur la Montagne est une théologie de la miséricorde qui traverse toute la tradition narrative de Luc et Matthieu. Les bienheureux commencent par « bienheureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde » (Matthieu 5,7), la même structure de réciprocité que Matthieu 7,2 répète : le critère auquel on traite l’autre devient le critère dont on est traité. La logique du Royaume n’est pas celle de la justice transactionnelle (donner ce qui est mérité) mais celle de la miséricorde qui crée une possibilité là où la logique du mérite ferme la porte.

La parabole du serviteur qui n’a pas pardonné (Matthieu 18,23-35) développe plus en détail cette même logique : celui qui a reçu une dette impayable et qui a été pardonné refuse de pardonner une dette moindre à un autre « actif ». Le pardon n’est pas automatiquement transmis, il exige une conversion intérieure qui rend le pardonné capable de pardonner. Mais le refus de pardonner, l’insistance sur le jugement condamnatoire de l’autre, est incompatible avec la réception du pardon de Dieu. Non parce que Dieu « retire » le pardon, mais parce que le cœur qui n’a pas pardonné n’est pas ouvert à l’amour que le pardon exige.

La dévotion marienne comprend intuitivement cette logique : Marie est invoquée comme la « Mère de la Miséricorde », précisément parce que son amour est présenté sans conditions de mérite. La « Salve Regina » invoque Marie comme refuge pour ceux qui ne le méritent pas, les « pauvres fils d’Ève » qui gémissent « dans ce vallée de larmes ». La miséricorde mariale n’attend pas qu’on prouve un mérite. Elle va à la rencontre du besoin. Ce modèle marien de la miséricorde inconditionnelle est précisément le contraire du jugement condamnatoire que Matthieu 7,1 interdit, et sa réalisation la plus parfaite.

Le pape Jean-Paul II, dans « Dives in Misericordias’est précipité

IV. Discernement sans condamnation

L’interdiction du jugement dans Matthieu 7,1 n’est pas une interdiction de la pensée morale ni un relativisme éthique qui nie la distinction entre le bien et le mal. L’enseignement du Mont est précisément le texte où Jésus exige les normes morales les plus élevées : l’intériorité de l’intention, l’amour des ennemis, la perfection comme horizon. Celui qui interdit le jugement condamnatoire ne dit pas qu’il n’y a pas de biens et de maux réels, mais interdit de transformer le jugement moral sur un acte en une sentence définitive sur la personne.

La discernement spirituel, la capacité de distinguer les esprits, les mouvements intérieurs, les tendances des situations, est non seulement autorisée mais encouragée par la tradition chrétienne. Ignace de Loyola, dans les Règles pour le discernement des esprits des Exercices Spirituels, a élaboré une phénoménologie précise des mouvements intérieurs qui guident ou détournent une personne vers Dieu, un exercice qui exige un discernement fin, pas un jugement condamnatoire. Le critère ignacien est précisément celui des « fruits » : non « cet homme est mauvais », mais « cette tendance conduit à la consolation ou à la désolation ? ».

La mariologie offre un modèle de discernement sans condamnation dans la scène de Cana (Jean 2,1-11) : Marie a observé qu’« ils n’avaient plus de vin », un diagnostic précis d’une situation problématique, et l’a conduit à Jésus sans condamner les hôtes, sans publicité du problème, sans prétention de supériorité. Son discernement était discret, efficace, et complètement dépourvu de la satisfaction du juge. « Fais ce qu’Il vous dira » est la solution que Marie propose : non l’évaluation de l’échec des autres, mais l’orientation vers le remède.

L’instruction de Jésus sur la « trave et la mèche » se termine par une note positive souvent omise : « alors vous verrez clairement pour retirer la mèche de l’œil de votre frère » (Matthieu 7,5). L’objectif n’est pas l’indifférence à la situation morale des autres, mais la création des conditions pour une aide efficace. Celui qui a reconnu sa propre trave peut aider véritablement. Celui qui ne l’a pas reconnu aide mal, même avec de bonnes intentions. L’instruction de Matthieu 7,1-5 est, paradoxalement, une pédagogie pour le soutien fraternel authentique : non abandonner son frère à sa mèche, mais le discernement humble qui crée les conditions pour le retirer.

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