Le principe marien de l’Église : Marie à la croix

Il faut toutefois affirmer dès le départ, afin d’éviter toute équivoque et pour une évaluation correcte, que le « principe marien de l’Église » ne peut être affirmé de manière autonome : il doit toujours être considéré en relation avec l’autre principe, celui structurelement sacral-pétrien, auquel il doit être profondément uni. C’est dans cette relation, notamment, que se définit la valeur originelle du principe marien de l’Église, par lequel on ne proclame pas une dépendance de l’Église en tant qu’« institution » vis-à-vis de Marie. Il s’agit plutôt de comprendre, comme le disait Paul VI, que « la réalité de l’Église ne se réduit pas à sa structure théologique, à sa liturgie, à ses sacrements, à ses dispositions juridiques. Son essence intime, source première de son efficacité sanctifiante, doit être recherchée dans son union mystique avec Christ ». Dans cette optique, il faut également affirmer, comme le Nouveau Catéchisme de l’Église catholique, en citant les paroles de Jean-Paul II, que la structure de l’Église « est entièrement ordonnée à la sainteté des membres du Christ. Et la sainteté se mesure selon le grand mystère, dans lequel l’Épouse répond par le don de l’amour au don du Marié ». Marie nous précède tous sur le chemin de la sainteté qui est le mystère de l’Église, « Épouse sans tache ni ride » (Ef 5,27). C’est pourquoi, « la dimension marienne de l’Église précède sa dimension pétrine ».
Le « principe féminin » de l’Église-Marie : figure de la nouvelle Éva dans l’Écriture, le Nouveau Testament et la tradition patristique
On connaît l’importance des figures féminines avec lesquelles le peuple de Dieu est représenté dès l’Ancien Testament et ensuite dans le Nouveau Testament et la Tradition patristique. Le mystère de l’Église est symboliquement exprimé par des figures telles que la Nouvelle Éva, Mère, Épouse et Vierge. La relation entre Christ et l’Église, représentée à travers cette profonde analogie de figures féminines, vise à exprimer que si Christ se trouve au centre des plans originaux du Père, qui a tout élu et décidé de recapituler en lui (Ef 1,10), l’Église et le cosmos entier ne sont jamais absents à un moment donné de ce plan divin. En vérité, l’Église n’est pas même un simple décor sur lequel se réalise ce plan, mais un partenaire essentiel (féminin) de l’œuvre divine. L’argument fondamental pour cette affirmation repose sur le fait qu’il n’y a pas de véritable révélation de Dieu sans son « intériorisation dans la conscience d’une communauté fidèle ». Ainsi, l’offre originale et toujours vivante de l’amour rédempteur du Trinity, révélé à la croix-résurrection de Christ, entraîne en elle une réponse fidèle à cet même amour. Cette réponse, cependant, est elle-même le fruit de l’initiative du Père, de l’action du Fils et de l’Esprit Saint qui la suscite au cœur de l’être humain.
On peut donc considérer qu’en vertu du dessein du Père, en correspondance avec le « Agneau immolé depuis la fondation du monde » (Ap 13,8), il existe également une « partenaire féminine » éternelle de Christ : c’est la présence de la communauté fidèle, l’Église, qui dès les premiers temps, dans la Tradition, a été associée à Marie. Ainsi : « comme le Proto-Évangile (Gn 3,15) indique une Église depuis Adam, ainsi il indique une Église depuis Ève-Marie, où est attribuée à la femme la première place dans le nouveau commencement de la création (2Cor 5,17) qui se réalisera en Christ, le Nouveau Adam ». La personnification du mystère de l’Église sous des images féminines atteint un moment tout à fait singulier dans la personne réelle et historique de Marie de Nazareth, culminant dans sa présence à la croix et dans la communauté priante au Cenacle en attente de l’Esprit (Ac 1,14). C’est en elle que se réalise concrètement et symboliquement le mystère personnel de l’Église. Tout au long de la tradition, patristique et médiévale, la relation « Église-Marie » tend à se fondre « dans le cadre d’une maternité identique, à la fois vierge et épousée, par laquelle l’ouverture du sein de Marie est l’ouverture du sein de l’Église ».
La naissance de l’Église selon les Pères : la nouvelle Ève et le mystère sacramentel émanant du Christ crucifié
Dans la réflexion théologique des Pères, le « principe féminin » de la Nouvelle Ève est affirmé initialement dans la contemplation de la naissance de l’Église comme un « mystère sacramentel », à partir de l’événement de la Croix, dans la narration de la lance percant le côté du Christ et de la sortie de sang et d’eau (Jo 19,34-37). Dans cet épisode, la patristique, se rappelant la description symbolique du Génèse (2,21-23), voit son accomplissement dans l’origine de l’Église auprès du Nouveau Adam, pendant son sommeil de mort. Elle, comme son Épouse des nouveaux temps, est remplie par le Christ crucifié, son Époux, d’une superabondance de dons de grâce, non pour combler sa pauvreté, mais pour répondre à nos besoins. Dans cet épisode du récit évangélique de la croix de Jésus, on peut dire que les noces du Verbe avec notre humanité sont consommées et que le visage sacramentel-pétrien de l’Église se définit, qui trouve ses racines dans le temps pré-pascal de l’histoire de Jésus, mais est accompli dans le mystère pascal et par le don de l’Esprit. Ainsi, l’Église, née du sang et de l’eau, comme « signe de la présence de Christ » (Const. oecum. Lumen Gentium 48) dans l’histoire, prolonge l’exercice du ministère sacerdotal comme son « Corps » et « Sacrement universel de salut ».De nombreux Pères n’accordent pas d’importance théologique à la scène de Marie aux pieds de la croix (Jo 19,25-27). Elle est plutôt commentée comme une expression de la piété filiale de Christ envers sa Mère.
Considéré dans cette lumière, le visage sacramentel de l’Église, née du côté transpercé du Christ crucifié, met en évidence davantage la présence, en elle, de la personne même du Christ dans son ministère pastoral. Elle participe du mystère salutaire du Christ, de l’action de son sacrifice, continuant, dans l’histoire, sa fonction ministérielle sacerdotale permanente, et souligne ainsi à la fois son unité avec le Christ et la présence du Christ dans sa vie liturgique (SC 7.11). La prédominance du point de vue christologique-sacramental-pétrin, dans l’image Ève-Église, la rapproche davantage de l’idée paulinienne du Corps du Christ.# Cependant, en mettant l’accent uniquement sur l’unité-identité de l’Église avec le ministère de Christ, comme signe permanent et vivant de son amour pour les hommes (cf. GS 76), et en insistant uniquement sur cet aspect, qui unit organiquement et harmonieusement les éléments structuraux-théologiques-institutionnels de l’Église, constituée par Christ et fondée en Christ, de telle sorte qu’elle est dans le monde comme sa présence permanente, on risque de dépersonnaliser l’Église. Elle deviendrait simplement une fonction christologique, c’est-à-dire l’acte de présence communicative du Ressuscité et de son offre de grâce aux hommes. Il est connu que le Concile Vatican II, pour éviter ce danger, souligne le caractère particulier de ce signe sacramentel, qui, au-delà de sa référence essentielle à la Personne et au ministère de Christ, comporte également celui de sa réalité sociale, visible et humaine, par laquelle « *être sacrement* » de l’Église consiste aussi dans son existence comme communauté humaine universelle. Dans cette lumière, on trouve, au cœur même de la conception sacramentelle de l’Église, ce principe féminin qui garantit la relation esponsale entre l’humanité et Christ, principe qui brille particulièrement à l’image de Marie aux pieds de la croix.## Marie et l’Église-Nouvelle-Ève née de la croix : la participation personnelle de Marie à la salut en Jean 19,25-27L’Église Nouvelle-Ève, qui naît de l’événement de la croix (Jean 19,31-37), n’est pas seulement un principe structurel (sacramental), opérant par le biais de personnes humaines « *ordonnées* » pour un ministère (principe pétrin), en représentation directe de Christ, mais elle est également une « *entité* », comme « *interlocutrice* » de l’événement trinitaire de Dieu, qui se donne en Jésus-Christ : c’est quelqu’un que Jésus-Christ a aimé, pour qui il s’est livré et à qui il répond par cet amour. L’Église est également un sujet, consistant en « *personnes humaines organiquement unies dans une communion fraternelle* ». En considérant l’Église sous cet angle, comme personne, dans sa relation esponsale avec Christ, sa propre vie liturgique et pastorale ne doit pas être restreinte exclusivement à l’action ministérielle du sacerdoce ordonné, à l’action donatrice de grâce qu’il exerce *in persona Christi*, comme sa « *présence personnelle* », ni se limiter à la seule orientation active des pasteurs : le mystère de l’Église implique également la totalité de ses membres, dans l’action spirituelle du « *nous de tous les fidèles* », en tant que sujet et non seulement objet de la vie pastorale.Ici se révèle l’importance du rôle particulier de Marie, dans son action maternelle, collaborant avec le mystère primordial de l’action rédentrice de Christ, à l’événement de sa croix, et opérant, par sa valeur iconique, en relation avec toute l’Église. Marie a avancé dans la pèlerinage de la foi et « *a gardé fidèlement son union avec le Fils jusqu’à la croix, où, sans un dessein divin, elle est restée (Jean 19,25), souffrant profondément avec son Unigénit, et s’associant d’un cœur maternel à son sacrifice, consentant aimativement à l’immolation de la victime qu’elle avait engendrée, et finalement, par le même Jésus mourant sur la croix, a été donnée comme mère au disciple avec ces paroles : Femme, voici ton Fils* » (Lumen Gentium 58). La présence de la personne de Marie aux pieds de la croix éclaire à la fois le mystère de la rédemption accomplie en Christ et l’image de l’Église elle-même, révélant l’importance de son « *principe marien* ». Marie révèle en effet que le « *accomplissement* » (Jean 19,28) qui s’est réalisé et continue de se réaliser (Jean 19,30) dans l’offre de Christ sur la croix ne consiste pas seulement dans l’œuvre de Christ (Christus solus), par laquelle l’être humain est sauvé, mais également dans la participation de la créature humaine à son propre événement mortel sur la croix. Cette « *participation active* » doit cependant être comprise non seulement en référence aux ministres qui, dans la Personne de Christ, poursuivent, dans l’histoire, leur ministère pastoral salvific, mais également à la participation active de tous les fidèles qui, unis aux pasteurs, constituent le « *nous* » de l’Église elle-même, dans sa face communautaire. L’œuvre de salut doit être toujours envisagée dans ce cadre dialectique de la nouvelle alliance, qui a son début temporel dans l’Incarnation du Fils, envoyé par le Père, dans l’Esprit Saint, et sa consécration dans sa mort et résurrection, ainsi que dans la participation de l’Église en tant que « *sujet* », unie dans une relation esponsale à ce mystère.Dans la lettre aux Hébreux, l’événement de l’Incarnation rédentrice de Christ est défini, dès son être existentiel, comme volonté d’obéissance au Père (Hébreux 10,9. Psaume 40,7-9), culminant dans l’offrande une fois pour toutes réalisée par lui (Hébreux 10,10). À cette condition constante de volonté d’obéissance sacerdotale répond l’obéissance de Marie, tant dans l’Incarnation elle-même (Luc 1,38) que dans sa participation à l’offre sacrificielle du Fils sur la croix (Jean 19,25-27). On peut dire que le « *voici que je viens* » de Christ (Hébreux 10,9), suscite et accueille simultanément le oui de Marie, et en lui, celui de toute l’Église. C’est à la croix qu’une telle relation esponsale trouve sa consécration. Il n’est pas anodin que le « *tetélestai* » (c’est accompli) de la croix soit intimement lié, pour la première fois (Jean 19,28), à la scène précédente de la « *Mère et du disciple que Jésus aimait* ». Cette consécration s’exprime alors, de manière supplémentaire, dans l’expirer de Jésus, dans le don de son Esprit (Jean 19,30). Si, dans l’Esprit, donné déjà sur la croix, se trouve la réalisation de l’œuvre rédentrice, cela se produit parce que l’Esprit éternel inspire à la fois l’offrande suprême, sans tache, du Crucifié (Hébreux 9,14) et l’offrande de Marie-Mère-Église, unie de manière esponsale à lui. Ainsi, « *aux pieds de la croix* » se trouve Marie, première des disciples et Mère du Seigneur et de l’Église. Elle (…) est à la fois l’icône de l’amour trinitaire et la primauté de l’humanité nouvelle revêtue de la robe nuptiale de la charité. Dans son union avec le Crucifié, elle unit le oui de l’amour divin et la réponse de l’humanité rédemée par Christ ». Il n’y a donc pas de « *consécration* » de l’œuvre sacerdotale de Jésus, qui se poursuivreait dans une « *Église-sacrement* », restreinte uniquement au ministère du sacerdoce ordonné, sans une participation active de « *Marie-Mère* », et en elle, de « *l’Église-Mère* ».La participation active personnelle de Marie à l’événement de la croix de Christ s’affirme alors dans sa valeur iconique, dans la mesure où, par son action maternelle spirituelle et universelle, elle personnifie et anticipe en elle la réponse oblative du sacerdoce universel de toute l’Église. On peut dire que Marie incarne les qualités fondamentales de ce sacerdoce universel, qui s’exerce au sein de l’Église, aussi bien par le biais de l’exercice du « *culte en esprit et en vérité* » que par celui de l’offre, dans la vie, de « *sacrifices spirituels* » par tous les fidèles, qui, par la miséricorde de Dieu, se offrent à eux-mêmes (leurs corps) comme « *sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu* » (Romains 12,1. Cf. LG 34). Un tel exercice de culte et d’offre spirituelle ne se réalise pas parallèlement à l’offre du ministère sacerdotal, mais s’exerce, en communion avec lui, dans un seul acte oblatif avec l’unique offre sacerdotale de Jésus, élevée, dans l’Esprit, à la louange et à la gloire du Père.## La maternité spirituelle de Marie à la croix et la naissance de l’Église : la mère de tous les rédigés dans l’événement rédentriceJe reprends et développe davantage quelques réflexions sur la participation de Marie et de l’Église-Mère dans l’événement rédempteur de la croix. La Mère de Jésus, tout au long de son existence terrestre, apparaît comme cette personne humaine qui, par l’Esprit, est rendue capable d’accueillir et de générer le Verbe divin, d’abord dans son cœur puis dans son corps. Elle est la Femme révélant, dans le contexte de la nouvelle alliance, à un degré suprême (aspect iconique), non seulement la grâce de l’offre du don qui précède, en sa gratuité absolue, la réponse de la créature humaine, mais aussi la grâce de la réceptivité qui suscite une correspondance au don de l’amour divin. Marie apparaît ainsi, avant tout, comme la Femme prédestinée, choisie par excellence, comme « signe » de la préférence de la grâce divine offerte à l’humanité (κεχαριτωμένη : Lc 1,28), pour accueillir en elle, pour toute l’humanité, la plénitude de l’amour du Père. Ainsi, elle, sur qui l’Esprit descend (Lc 1,35), incarne la Nouvelle Sion, celle qui possède la plénitude de la présence du Seigneur (Lc 1,28b). Ce mystère d’élection et d’incarnation du mystère de l’Église brille particulièrement dans l’événement de la croix (Jo 19,25-27), où elle est proclamée par Jésus crucifié « Femme », Mère des disciples et de tous les hommes.
Si c’est vrai que, en Marie, l’idée primordiale de l’Église, comme « mystère du naissance du haut » (Jo 3,3), prend une concrétisation historique dans sa forme la plus parfaite, l’Église, en Marie, se reconnaît dans son identité de Mère dans l’ordre de l’Esprit, en relation essentielle avec l’événement Christ et avec l’humanité entière.
En tant que Mère des fidèles, par la vertu de l’Esprit, Marie apparaît comme l’icône révélatrice de la fécondité de l’Esprit lui-même. Je peux dire : puisque l’Esprit est la Personne divine qui nous révèle le mieux ce qui peut correspondre, dans Dieu, à cette réalité créée qu’est le genre féminin, alors l’œuvre de Dieu, comme Esprit, qui dispose l’être humain à accueillir en profondeur et intimement la Parole du Fils, a fait de Marie, dans sa féminité même, le sujet historique qui a rendu possible la venue parmi nous de cette Parole.
Dans sa maternité pneumatique proclamée par Jésus crucifié (Jo 19,25-27), Marie apparaît comme le prototype de la dimension spirituelle de l’Église qui agit constamment en communiant à la sainteté et en orientant les fidèles vers les valeurs de l’Esprit et vers la vie mystique. H.U. von Balthasar, dans son esthétique théologique, décrit ce que nous pourrions appeler l’expérience arquetypique de la marianité de l’Église (l’expérience mariale de Dieu), distincte de celle des apôtres.
Cette expérience mariale exprime une fonction iconique, précisément parce qu’elle apparaît dans toute sa valeur intérieure et transhistorique, communicative de transcendance. Elle joue un rôle essentiel, insubstituable, pour que l’identité de l’Église ne se rétrécisse pas à ses structures organisationnelles, à ses expressions de conceptualité technique et à ses simple historicisations : « Lorsque l’image de la Femme disparaît de la réalité théologique, prévalent une conceptualité et une technique abstraites sans image. Mais alors la foi est expulsée du monde et reléguée au domaine du paradoxe et de l’absurde ».
Cette perspective est particulièrement importante aujourd’hui dans le cadre du dialogue œcuménique avec les églises évangéliques, avec lesquelles, malgré les différences concernant la manière dont la théologie catholique affirme que « l’Église-Marie » (et aussi le chrétien individuel) « coopère » à la salut en Christ, de nouvelles possibilités de compréhension s’ouvrent.
L’Esprit Saint, Marie et le peuple sacerdotal : principe marien et participation au sacerdoce unique de Christ
Si, dans sa maternité spirituelle proclamée à la croix, Marie apparaît comme l’icône révélatrice de la fécondité de la grâce de l’Esprit Saint, nous pouvons dire qu’elle resplendit du mystère de l’Église, comme mystère de sainteté, comme communion des saints, comme culte en esprit et en vérité. Ce mystère s’appuie sur la participation à la propre sainteté de Christ. Cet état de sainteté, cependant, dans le contexte de l’événement de l’incarnation, trouve sa réalisation concrète dans un cadre économique sacramentel dont il ne peut se passer : pour adorer le Père en esprit et en vérité, il est en effet nécessaire de vivre une vie spirituelle provenant de l’Esprit Saint, vie qui implique une nouvelle naissance (Jo 3,5-6).
Cela signifie que cette sainteté, ce culte en esprit, pour le chrétien, a son fondement dans le baptême, par lequel il vit sa condition de consécration sous l’inspiration vitale de l’Esprit Saint (Rm 8, 1Jo 2,20). À cette condition de consécration correspond le nom de sacerdoce spirituel, dont l’objectif n’est pas un ministère particulier, mais un mode d’existence et de vie, un comportement personnel et communautaire d’adoration. « Pour adorer le Père en esprit et en vérité, il est nécessaire d’être sanctifié intérieurement par l’Esprit Saint, d’être pénétré par la révélation de Christ et animé par sa vie filiale. La vie terrestre doit être placée sous le domaine de la vie divine de la Trinité : ce domaine constitue une consécration sacerdotale, un prolongement de celle parfaitement réalisée en Jésus ».
Ce sacerdoce commun et universel, sacerdoce saint, par lequel l’Église, comme « édifice spirituel », est constituée en degré de « présenter des sacrifices spirituels agréables à Dieu, par le moyen de Jésus Christ » (1Pe 2,5), un sacerdoce déjà annoncé par Christ (Jo 4,23), trouve sa première réalisation fondamentale dans la figure maternelle de Marie aux pieds de la croix. En effet, la première participation de Marie à la condition de ce sacerdoce spirituel commence déjà au mystère de l’Annonce, à travers son union singulière au « Sacrement arquetypique » qu’est le Christ, en tant que sa Mère, investie par la vertu de l’Esprit Saint (Lc 1,35). À cet instant, elle a déjà accueilli la grâce de la sainteté du sacerdoce spirituel, dans son obéissance à la volonté divine (Lc 1,38).
Mais c’est à la croix que la sainteté sacerdotale de Jésus, consommée en son sacrifice d’obéissance au Père, trouve sa parfaite résonance en Marie, qui incarne la Nouvelle Ève (la « Femme » : Jo 19,26. Gn 3,20), l’Église. La participation spirituelle à l’offre sacrificielle de Christ définit ainsi conjointement le sacerdoce de l’Église universelle et sa qualification marienne. Et cela non pas parce que Marie l’exerce en vertu d’une puissance propre ou d’une force qui émane de ses facultés et potentiels humains. Pour Marie, l’exercice de ce sacerdoce spirituel « est un don de grâce singulier, une grâce que seul Dieu peut accorder ». Le Concile Vatican II met en garde les théologiens de considérer la Vierge Marie dans toutes ses dons ordonnés à Christ (LG 67).
Par conséquent, si le Concile Vatican II affirme que, dans l’Église, Marie est invoquée «avec les titres d’Avocate, Auxiliatrice, Secours, Médiatrice» (LG 62), ces attributions (en particulier «médiatrice») doivent être interprétées dans un contexte où la transcendance et l’efficacité du Christ unique Médiateur sont affirmées (cf. LG 62). Dans ce contexte, le langage préféré par le Concile est celui de «coopération», langage qui doit lui-même être dégagé de toute ambiguïté : «coopérer» pour la vision catholique signifie toujours répondre à l’initiative de la grâce, reconnaître les dons de Dieu. Ainsi, l’œuvre de Marie, son «oui», s’affirme dans une économie d’«offre de grâce» qui laisse de la place à la réponse libre de la créature.Le rôle singulier de Marie, dans l’événement salvifique de la croix, doit être mieux décrit, mais non seulement comme coopération, mais aussi, «en accord avec la vieille tradition de foi, comme une «maternité spirituelle»» ou comme une «médiation maternelle». Cela affirme implicitement que la participation de Marie, bien que subordonnée et partagée par rapport à celle du Christ, doit être comprise également «dans un sens différent de sa ligne d’efficacité salvifique». Le rôle efficace de Marie ne doit pas être placé sur la même ligne que la communication ou le don de grâce, qui dans la théologie est référé à l’efficacité de l’action rédemptrice du Christ dans les sacrements. Marie ne doit pas être considérée comme un huitième sacrement, ni même comme un super-sacrement. Le rôle actif personnel de Marie doit être compris avant tout dans la ligne de l’accueil de la grâce offerte par le Christ, par l’action du Saint-Esprit, à ceux qui, dans la foi, participent à la vie sacramentelle de l’Église.La conception chrétienne de la grâce implique en effet, comme je l’ai mentionné précédemment, l’exigence de combiner deux aspects essentiels : celui de la priorité du don de Dieu et celui de la gratuité de la réponse personnelle-communautaire à ce don. En Marie se trouvent ces deux aspects. En effet, non seulement elle reçoit le don de la grâce provenant du Christ crucifié et ressuscité, mais elle réalise également, dans son accueil, la réponse d’amour, toujours sous l’action de l’Esprit. Elle réalise historiquement le «fiat» d’accueil, de consentement et de communion épousale au don qui provient du Père en Jésus-Christ, dans l’unité de l’Esprit qui se perpétue dans la vie de l’Église. Je peux dire alors que Marie, dans sa maternité physique, non seulement engendre, par la vertu de l’Esprit Saint, Celui qui incarne la propre salut, le Sauveur, le contenu objectif de la foi qui ne s’offre qu’en elle, mais elle engendre également, dans l’Esprit Saint, la propre foi que l’Église croit, celle qui, comme Mère, engendre spirituellement en Marie. Et partout où l’œuvre génératrice de l’Église se réalise dans l’histoire, la maternité spirituelle de Marie est prolongée. C’est pourquoi on peut affirmer avec les Pères que lorsqu’une âme fidèle, dans la foi, s’ouvre à accueillir, dans l’Esprit, la graine de la Parole, elle devient, comme l’Église et Marie, «germe du Verbe».Ainsi, Marie, dans sa médiation maternelle, «personnellement» et non seulement de manière exemplaire, vit et opère dans l’Église, par cette influence maternelle génératrice de sainteté, faite d’accueil et de dévouement.Le principe marien de l’Église, en rappelant la participation de Marie au mystère de la croix du Christ, n’entache pas le primat absolu de la grâce. Au contraire, il montre que le don même de la grâce n’exclut pas la réponse humaine, mais la suscite, la rend possible et même l’impose. La réceptivité à la grâce s’exprime dans le principe irrévocable selon lequel « nous ne sommes pas l’origine de nous-mêmes », qui place l’individu comme une personne responsable : « la grâce qui tombe devient une grâce qui permet de répondre ». Ainsi, le « principe marien » rappelle que la réponse humaine est une partie intégrante du processus rédempteur. Mais cela signifie que cet aspect actif qui brille dans l’action maternelle de Marie et de l’Église, en tant qu’expressions de leur liberté personnelle, doit être considéré non isolé mais dans le contexte de l’influence découlant de l’offre de l’amour divin en Christ, qui, avec le don de son amour miséricordieux, nourrit également l’attitude d’une réponse fidèle et totale, où l’action de Christ trouve sa consécration (Jo 19,25-28).Ainsi, nous pouvons observer exercée, en Marie, de manière exemplaire, la double participation du sacerdoce universel de l’Église à l’action sacerdotale de Christ :a. En ce qui concerne sa médiation descendante, dans la communication de grâce, Marie apparaît comme un modèle exceptionnel de l’Église, dans l’attitude d’accueil de la grâce dans l’Esprit. Ainsi, elle rappelle que la foi n’est pas avant tout une recherche de Dieu par l’homme, mais la reconnaissance que Dieu, en Christ, vient à sa rencontre en sa grâce.b. En ce qui concerne la médiation ascendante de Christ, exprimée dans sa prière et son offre au Père, Marie incarne de manière prototypique pour l’Église le principe de la créature qui participe activement à l’oblation de Christ. C’est ainsi qu’après la Marialis cultus, on étudie avec une attention particulière la présence de Marie dans la liturgie de l’Église, de telle sorte que « découvrir la présence vivante et opérante de la Mère du Seigneur dans la liturgie et célébrer sa mémoire devient l’expression la plus haute de vénération et, par conséquent, de reconnaissance de son exemplaire. En regardant Marie, nous sommes invités à faire de notre vie un culte à Dieu et de notre culte un engagement de vie » (MC, 21).Ce mouvement dans lequel l’Église accueille et offre, à travers sa prière, les dons qui descendent du Père, par le Fils incarné, et par Lui montent au Père, trouve dans l’Eucharistie sa réalisation la plus complète. Mais dans l’Eucharistie apparaît également, dans toute sa valeur, le principe marien qui caractérise l’Église dans son rôle.C’est particulièrement dans l’Eucharistie que s’opère la double dimension du Sacerdoce de Christ, à travers l’action du sacerdoce ministériel et du sacerdoce universel. Elle met en lumière de manière exemplaire le sens profond de leur relation réciproque de complémentarité. Si, comme le dit le Concile Vatican II, c’est « pour former et conduire le peuple sacerdotal » et offrir en son nom le Sacrifice eucharistique que réside la puissance sacrée du sacerdoce ordonné, il est également vrai que le sacerdoce universel eclesial est lié au ministère sacerdotal dans la mesure où il ne peut être exercé qu’en communion avec ce ministère. Par ce ministère, en effet, un tel sacerdoce royal est constitué et, par lui, les fidèles « participent à l’offrande de l’Eucharistie, et l’exercent en recevant les sacrements, avec la prière et l’action de grâce, le témoignage d’une vie sainte, l’abnégation et la charité active ». Mais le baptisé, consacré à l’image de Christ, est appelé à vivre une vie d’accueil de la grâce dans l’école de Marie, dans son existence de foi, en participant au culte sacerdotal et filial qui, en Christ, s’élève vers le Père, en Esprit et Vérité, dans le mystère de l’Eucharistie. Cette mission doit se poursuivre dans le monde, par son action de témoignage, par laquelle le sacerdoce universel implique dans le culte de Christ et de l’Église la propre vie du monde et contribue à sa sanctification. Dans ce sens, les baptisés sont des prêtres de l’humanité, des prêtres dont le culte personnel profite à tous. Le sacerdoce commun tend à élever la sainteté de l’univers.
Synthèse : Marie à la Croix comme icône de la fécondité de la grâce et le principe marien dans le mystère eclesial
La présence de Marie à la croix de Jésus représente le sommet de sa participation maternelle à l’œuvre rédemptrice du Christ, symbolisant de manière unique la participation de l’Église. Ce moment, mis en lumière tant par le magistère de Jean-Paul II que par la théologie contemporaine, encapsule le « principe marien » de l’Église, un principe qui ne doit pas être considéré isolément mais toujours en profonde connexion avec le principe structurel sacramentel-pétrien.
Marie, dans son union avec Christ à la croix, révèle le mystère de l’Église comme un mystère de sainteté et de communion des saints, fondé sur la participation à la propre sainteté de Christ. Ce mystère se manifeste dans la réalité sacramentelle de l’Église, née du côté transpercé de Christ, et s’exprime par le sacerdoce spirituel commun des fidèles. Marie, en tant que Nouvelle Ève, ne coopère pas seulement à l’œuvre rédemptrice de Christ, mais incarne l’Église dans sa dimension maternelle, soulignant l’importance de la réponse humaine à la grâce divine.
Le rôle de Marie en tant que Mère des fidèles et icône de l’Église réelle met en évidence la nécessité d’une spiritualité vécue en communion avec le Saint-Esprit, avec un engagement envers la sainteté et la vie mystique. Sa présence dans la liturgie eucharistique illustre la complémentarité entre le sacerdoce ministériel et le sacerdoce universel des fidèles, où la participation active des fidèles à l’offrande de Christ s’accomplit pleinement.
Le principe marien de l’Église n’entache pas la primauté de la grâce, mais met en avant l’intégration de la réponse humaine dans le processus rédempteur. Marie, dans sa maternité spirituelle, illustre l’accueil et la dévouement à la grâce divine, montrant que la véritable sainteté implique à la fois la réception de la grâce et une réponse active et fidèle à celle-ci. Ainsi, le principe marien rappelle au lecteur que la participation de Marie à la croix du Christ est un modèle pour toute l’Église, un engagement à vivre pleinement le sacerdoce universel en communion avec Christ et les uns avec les autres.
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