Accepter la parole au quotidien comme Marie

Introduction
Je considère ce thème comme très vaste, et je me limiterai donc à certains aspects de ce qui serait juste et nécessaire à dire. Je commencerai par la célèbre phrase de Benoît XVI : « Le Magnificat est entièrement tissé de fils de la Sainte Écriture, de fils tirés de la Parole de Dieu. Ainsi, il se révèle qu’elle [Marie de Nazareth] est véritablement chez la Parole de Dieu, qu’elle en sort et qu’elle y entre avec naturel. Elle parle et pense avec la Parole de Dieu. La Parole de Dieu devient sa parole, et sa parole naît de la Parole de Dieu » (
41).
Le Pape Benoît XVI, comme nous tous, sait que le Magnificat est une expression de la prière et de la louange de ce que Marie a ressenti à ce moment-là et tout au long de sa vie, ainsi que de la symbiose entre elle et la communauté des fidèles. En d’autres termes, ce magnifique chant est comme un tapis tissé par de nombreuses mains, l’exultation d’une foule de fidèles, l’écho de multiples sons fusionnés. Marie, dans sa vie et dans son aventure de grâce, est la plus digne de le prononcer et la plus conforme à la théologie expérientielle qu’il reflète. La Vierge est la voix de toute l’Église qui s’identifie à elle dans le chant. Car une composition si raffinée, avec mille échos bibliques, des images si suggestives et efficaces, des horizons si vastes, mais tout de même si proches du langage, de la terminologie et du rythme de la doxologie de toutes les Écritures, est un fruit personnel et collectif, qui résonne de manière unique et retentissante dans le cœur et l’âme féminine de Marie, comme un tonnerre dans les cœurs de tout le peuple des fils d’Abraham et des rachetés par le nouveau Adam.
Luc a certainement contribué de son talent littéraire à ces paroles, mais la distance entre l’événement initial et la composition matérielle du texte a également permis de fusionner l’émotion initiale avec les résultats d’une expérience personnelle et collective s’inscrivant dans le texte et dans ses échos. Il est devenu véritablement un chant de nostalgie et d’espoir, mais aussi une réponse de prière et de doxologie pour tout ce qui avait déjà été accompli et pris forme pleine et définitive. Les racines de l’ancienne alliance sont évidentes, tout comme la vérité de la nouvelle Alliance dans ses noyaux les plus saillants du texte.
L’originalité de Luc
Nous connaissons tous la parabole du semeur : les trois synoptiques la racontent chacun à leur manière (cf. Mt 13,1-9.18-23 ; Mc 4,1-20 ; Lc 8,4-15), mais ils la placent également dans des contextes structurels différents, propres à chaque Évangile. J’aimerais me concentrer sur la rédaction de Luc et mettre en lumière une opération que Luc réalise (Lc 8,4-15). Cette parabole est placée par Luc dans un contexte tout à fait particulier, non par hasard, avant de la raconter, l’évangéliste rappelle qu’autour de Jésus se trouvaient des foules et des multitudes qui le suivaient, partageant avec lui voyages, prédications et soucis (Lc 8,1-3).
La prémisse de la parabole, contrairement aux autres deux synoptiques, Marc et Matthieu, est avant tout qu’il y a un discipulat mixte, composé de foules et de multitudes, et donc elles sont les destinataires les plus immédiats de la parabole. On pourrait même dire qu’elles devraient être la forme visible de la fructification de la graine semée par le semeur. Certes, il y a aussi « une grande foule qui se rassemble » (Lc 8,4), mais c’est un stéréotype. Les véritables premiers et directs destinataires du sens de la parabole sont eux, les disciples et les disciples.
Après avoir présenté la parabole et l’avoir expliquée, et nous savons comment c’est, même sans les pourcentages finaux, mais en parlant de « fruit dans la persévérance » (karpoforoúsin en typomonè), une expression qui désigne moins l’efficacité que la sensibilité et la qualité, Luc conclut en appelant à nouveau l’attention sur des personnes spécifiques, dans ce cas la présence de la mère et des frères qui essaient de le contacter, mais sans y parvenir.
Ils sont restés à l’extérieur“(“examinateurs“dit Marc”“Mc” – “Mc” 3,31. Voir également. Matthieu (12,46). Cette situation signifie à la fois l’afflux de la foule et la difficulté, même pour les parents, de comprendre véritablement la nouveauté que Jésus proposait.
Jean mentionne également que même ses disciples ne le comprenaient pas et ne croyaient pas en lui. (cf. Jo -> Jo 7,3-6). Maintenant, la réponse de Jésus à ceux qui l’informent que ses parents le cherchent, peut-être même pour lui suggérer de se calmer à cause de l’agitation, Jésus répond : «La Mère et mes frères sont ceux qui écoutent la parole (le Logos) de Dieu et la mettent en pratique.“(“Luc (8,21). Cette réponse est radicale quant à ceux qui peuvent vraiment faire partie de la famille de Jésus dès à présent, et, comme je l’ai mentionné, sert de cadre de conclusion à la parabole du semeur et à son explication. Cependant, nous pouvons entrevoir quelque chose de plus.
La mère et tous ses frères, ainsi que toute personne qui désire être disciple, doivent embrasser un chemin d’écoute et de disciples, de nouvelles pratiques et nouveaux horizons, et orienter leur vie vers d’autres relations qui les régénèrent, permettant une nouvelle «appartenance familiale“, véritablement une nouvelle identité. Cela se produit par une écoute intense, obéissante et régénératrice de la Parole du Maître, semée avec générosité et accueillie avec un cœur “Bon et généreux“(“En cœur, belle et bonne.“L’Annonciation” Luc (8,15)
On peut affirmer avec fermeté que ces paroles de Jésus ne représentent pas un éloignement de sa famille, mais un appel, en tenant compte du contexte féminin qui ouvre et ferme le passage de la parabole, de devenir un ventre fécond de la Parole, exactement comme la femme expérimente la maternité, et de veiller avec persévérance, c’est-à-dire avec une attention constante et aimante, au développement de cette graine mystérieuse, dans une symbiose qui transforme l’un l’autre et devient espérance et rythme de vie.
Pour parler de la manière dontAccepter la Parole comme Marie et l’incarner dans l’expérience vécue“, il est nécessaire de placer Marie dans l’horizon pointé par Christ : elle-même, après l’avoir reçu comme Verbe éternel dans une grossesse mystérieuse opérée par l’Esprit Saint, après l’avoir engendré à la vie terrestre, est appelée à s’embarquer sur une voie de disciples, pour devenir, à son tour, disciple du Fils devenu maintenant un Maître public mûr. Un disciples qui n’est pas seulement une présence à ses côtés, mais aussi une régénération mystérieuse du cœur, grâce à la graine incorruptible de la Parole nouvelle, vive et éternelle (cf. 1” Père éternel (1,23), à laquelle elle a elle-même donné chair et identité terrestre.
Marie de Nazareth : Thébai et fille de Sion
Il ne fait aucun doute que Marie possède une identité juive avec toutes les implications que cette affirmation comporte : parfois, nous l’appelons la “Mère de Jésus, juive elle-même”.Fille de Sion“, et cela s’applique à la tradition, aux coutumes, aux devoirs et aux interdictions, à la piété et au sens de l’identité. Et également à l’assiduité à écouter et à obéir à la Parole. Il est inconcevable un Juif et une Juive sans une “écouter intensément“de la Parole”
Lucas ne s’attarde pas sur les détails de la vie juive de Marie
: On trouve dans ce passage des éléments qui, par une introspection délicate, peuvent révéler les caractéristiques typiques d’une fidèle juive, dont le visage ne serait pas compréhensible sans la structure de la vie juive, avec conviction et non par hasard. Le fait que Luc commence dès la situation de Marie promise à Joseph, et ne s’embête pas à ajouter un mot de plus sur son enfance ou un aspect de son expérience religieuse à ce moment, ne signifie pas qu’elle ne possédait pas ces qualités.
Pour une personne juive imprégnée des Écritures, la phrase « n’aie pas peur », qui accompagne la perplexité du protagoniste, est typique des théophanies, et Marie montre en être consciente. La perturbation est la réaction normale d’un Juif face à un événement de révélation divine. Ce n’est pas simplement de la timidité, de la surprise ou un moment de gêne : dans cette perturbation prolongée, accompagnée de la réflexion, avec un sentiment de crainte et d’admiration, sur le sens et la finalité de cette salutation spéciale, on trouve la réaction classique de l’Israélite. C’est la sensation d’une présence qui dépasse et continue pour une tâche qui dépasse toujours ses propres visions et projets.
Cela est d’autant plus vrai dans ce cas, où l’expression « l’Esprit Saint est avec toi », est également un modèle classique d’approche, précédé par une sorte de définition surprenante : kectaritomène.
Que pourrions-nous traduire comme « cette grâce », qui semble réellement inappropriée pour une jeune fille de quinze ans. Cela pourrait également être une expression de courtoisie, comme certaines traditions orientales l’affirment : « comme tu es gracieuse, belle, splendide ». Mais dans le contexte, cela signifie, comme nous le savons tous, bien plus, en termes de qualité et de substance, comme cela est mieux expliqué par la répétition : « tu as trouvé grâce auprès de Dieu » (Lc 1,30 : « ktarin parà tò Theò »), ce qui implique non seulement une satisfaction, mais aussi : tu as apporté de la joie, tu as réjoui le cœur de Dieu, tu as été agréable à ses yeux, tu es aimée et désirée.
La réponse de l’ange pourrait être commentée de multiples façons. Sans doute, elle n’aurait pas été compréhensible sans une intense familiarité avec les Écritures, dont elle contient de nombreuses allusions, qui n’auraient pas échappé à une Juive connaissant les Écritures. Je n’entends pas aborder cet aspect important ici. Je préfère proposer une interprétation complémentaire de la réponse de Marie à l’ange : « comment cela sera-t-il, puisque je ne connais pas l’homme ? » (Lc 1,34). Nous savons très bien que, bien qu’engagés dans un mariage promis, Marie et Joseph n’habitaient pas encore ensemble, selon la coutume juive qui prévoyait le lien du mariage et, par la suite, la cohabitation, avec le cortège nuptial. Nous savons très bien que l’interprétation traditionnelle voit dans cette expression de Marie (« épéi andra ou ginòsko »), l’intention de virginité, également soutenue par les récits apocryphes sur la jeune Marie et sa dévouement (également selon les apocryphes) au service du Temple. Une interprétation traditionnelle et très belle, comme nous le savons tous, mais peut-être un peu exagérée, car s’ils étaient déjà en processus de mariage, il est clair que l’intention de chacun était d’avoir une vie conjugale normale, y compris la procréation.
Il ne serait pas logique de penser à une « épouse » qui exclurait le désir d’une intimité authentique et également la disponibilité personnelle à la vivre avec fécondité. Cependant, j’aimerais proposer une autre interprétation.
L’épouse-Israël est stérile, elle est sans enfant.
Mt 1,18-25 implique toute l’histoire d’Israël, accumulant des dizaines de passages parallèles et allusifs. C’était la langue de l’espérance, mais aussi de la souffrance, due aux infidélités historiques et aux graves manquements. L’épouse d’Israël semblait être devenue stérile à cause des nombreux échecs résultant des alliances politiques et cultuelles avec les peuples voisins. Elle ne retrouvait plus la fertilité des temps de la fidélité, et Marie semblait s’identifier à la Fille de Sion stérile et sans compagnon, sans la joie de voir un autre descendant de David, de la maison de Jacob, mener le peuple vers la paix et la sainteté.
Dans cette perspective, on peut relier la profonde perturbation de Marie, sa réflexion intense et sa réponse à ce que Jésus dira sur lui-même, ou du moins insinue par des gestes et des styles à de nombreuses reprises, en tant qu’époux d’Israël. Il y a de nombreuses occasions où Jésus reprendra la symbolisme nuptiale développée par les prophètes sur la relation amoureuse et conjugale entre Dieu et Israël, avec des trahisons et des réconciliations (cf. Osée, Deutéronome, Isaïe, Ézéchiel. Et surtout le Cantique des Cantiques).
Cette stérilité séculaire de tout le peuple, Marie la ressent comme la sienne, s’y plonge, est accueillie dans son cœur avec la même douleur que tous partagent, ainsi qu’avec l’espérance tenace des pieux : comme on le verra chez Zacharie, Siméon, Anne et beaucoup d’autres. La réponse ou explication de l’ange peut être lue dans la même perspective : la symbolisme de l’ombre de l’Esprit la sainteté de Dieu qui prend forme et visibilité, la dignité sublime de l’enfant à naître, humanement impossible, l’appel à la stérilité miraculeusement inversée par le divin, sont tous des motifs de l’Ancien Testament qui résonnent et se lient à l’inquiétude de l'”épouse Israël“, Marie, face à l’infertilité et à l’absence d’un compagnon intime vital.
Dans sa réponse finale, Marie ne manifeste pas seulement une disposition personnelle à se soumettre entièrement aux exigences de la Parole de l’ange, mais aussi à assumer toute la Parole de l’Alliance des Pères, pour qu’elle se réalise en elle au bénéfice de tous. Elle déclare être prête à voir son existence entrelacée d’une manière unique avec ce qui se passe et médite de la mémoire collective, des attentes, de l’espérance et de la confiance. Dans son consentement à servir la Parole, “qu’il advienne en moi selon ta parole (rèma)”, il y a une disposition à être le lieu du accomplissement des anciennes espérances et promesses.
La “rèma” est mot-événement, au sens le plus profond, et non simplement comme un mot, une expression, un son ou une terminologie. Je vois une confirmation de cela dans la salutation exultante que sa cousine Élisabeth lui adresse : “Bénie soit celle qui a cru à l’accomplissement des paroles du Seigneur” (Lc 1,45). La phrase se trouve à la fin du cantique d’Élisabeth, où plusieurs symboliques de la présence du Seigneur dans l’histoire du peuple sont également évoquées (en particulier le passage de l’arche du Seigneur, la joie pour un ventre enceinte, la joie inextinguible, l’élan de l’Esprit, les louanges entre les femmes, etc.). Il faut donc l’interpréter dans ce contexte et non comme un éloge personnel adressé uniquement à Marie.
Dans ce cas, Marie représente Israël des justes et des pieux qui ont cru en la fidélité de Dieu, malgré les ténèbres et les attentes angostantes, elle est l’épouse fécondée, aimée avec “
amor éternel » (Is 54,8), plus jamais rejeté. Isabelle devient interprète de cette certitude, que Dieu serait fidèle à son peuple, et en Marie, elle voit et reconnut que cette fidélité est devenue un don pour tous. Dans la disponibilité de Marie, la réponse au profit de tous. Seulement deux femmes, qui ont cru, médité et vécu la trame conductrice des Écritures, c’est-à-dire écouté, aimé, s’identifié à la promesse ancienne imprégnée dans la Parole transmise de génération en génération, auraient pu voir cette unité, auraient pu aller au-delà d’une joie personnelle, bien légitime et intime.
Une exégèse silencieuse de Marie
Nous méditons et continuons à méditer avec des cœurs surpris et contemplatifs sur l’événement de la naissance du Fils du Très-Haut. Chacun est impacté et savoure en son cœur de nombreux aspects qui mériteraient des commentaires sans fin, et les siècles nous ont offert d’innombrables commentaires, car les événements sont « grâce sur grâce », comme le dit Jean (cf. Jo 1,16). Je me limite à commenter, avec quelques accents, le style silencieux et réfléchi de Marie dans tous les événements liés à l’enfance.
Luc enregistre deux fois que Marie réfléchissait et cherchait à comprendre. Après la visite des bergers, on dit : « Marie, quant à elle, gardait toutes ces choses (synetèrei tà rèmata symbállousa en tè kardía), en méditant sur elles en son cœur » (Lc 2,19). Et après avoir rencontré le Jésus enfant dans le Temple, on dit : « Sa mère conservait toutes ces choses (dietèrei pánta ta rèmata) en son cœur » (Lc 2,51). Mais autour de la mère réfléchie qui garde des souvenirs, avec un cœur qui s’étonne et cherche également une explication unifiée, il y a d’autres qui font de même.
Par exemple, lorsque Zacharie revient parler pour donner le nom de Jean au Fils, les voisins sont surpris et effrayés, et « tous ceux qui ont entendu (ta rèmata) l’ont mis dans leur cœur » (Lc 1,66). Les bergers, avant de partir pour Bethléem, débattent s’il vaut la peine d’y aller « pour voir cette parole-événement (to rèma) qui s’est produite » (Lc 2,15) et ensuite « racontent à tous ce qu’ils ont vu et entendu » (Lc 2,20). Il y a donc aussi l’étonnement : d’abord, celui d’Élisabeth (Lc 1,41-45) lorsqu’elle est visitée par la Mère du Seigneur, se présentant presque comme la nouvelle arche sainte qui traverse des chemins montagneux pour partager avec sa cousine la joie d’une maternité extraordinaire qui les a toutes deux bénies.
Ensuite, l’étonnement des parents d’Élisabeth et de Zacharie au moment de la naissance du fils : « ils se réjouissaient avec elle (synékairon autè) » (Lc 1,56). Tous ceux qui entendent les bergers raconter leur histoire si inhabituelle sont également émerveillés : « ils étaient émerveillés par les choses que disaient les bergers » (Lc 2,18). Encore plus au Temple, devant l’exaltation de Simon, mère et père « étaient émerveillés (ttaumázontes) par les paroles qui étaient dites à propos de lui » (Lc 2,33). Cela concerne la naissance et les premiers jours. Mais on trouve également l’étonnement et la merveille (
Existant : peut être traduit par l’émerveillement des maîtres du Temple (cf. Lc 2,47). Cependant, on observe également que les parents « n’ont pas compris la parole (to rèma) qu’il leur disait » (Lc 2,50). Immédiatement après, « sa mère gardait dans son cœur toutes les paroles (pánta ta rèmata) qu’elle avait entendues » (Lc 2,52).
Je souhaite commenter cette attitude collective d’émerveillement et de réflexion, d’incompréhension et de garde dans le cœur. Ce n’est pas seulement celle de Marie, comme nous l’avons entendu, mais aussi celle de nombreux autres. Cela indique déjà l’importance : c’était la manière sainte et juive de déposer au fond du cœur et de garder avec soin et admiration ce qui se passait. Car tous les événements étaient à la fois parole et œuvre, fait objectif et signe mystérieux, ils reflétaient pour trouver leur connexion dans un tournoi qui expliquât le sens et la finalité.
Marie vit avec tous la difficulté de comprendre, mais aussi accompagnée par eux dans l’émerveillement, la surprise, la sensation de peur et la merveille. Car tel est le mode biblique authentique de recevoir la Parole et de la garder dans le cœur. Avec émerveillement, généré par la sensation de sa fragilité et de sa brièveté, traversé par les signes de Dieu qui se rapprochent, deviennent visibles et audibles, mais qui restent bien au-delà, nous invitant à méditer dans le cœur, à dialoguer pour comprendre, à réfléchir pour ne pas laisser échapper de connexions et de réflexions inattendues.
Un peuple entier de simples gens qui réfléchissent et se questionnent, qui sont surpris par l’émerveillement et, en même temps, déposent au cœur ta rèmata, pour que rien ne disparaisse, mais laisse une impression durable, devienne une découverte ouverte à de nouveaux horizons. Je vois Marie dans cette attitude, certainement comme la mère vierge qui ne passe pas superficiellement par les choses, mais aussi comme compagne et troisième de la tradition juive la plus ancienne : celle de s’émerveiller et être stupéfaite, ruminer et se souvenir, veiller et méditer, pour extraire des significations vraies et des inspirations de vie.
C’est ainsi qu’on vit selon la Parole et l’Esprit : une stabilité mentale qui s’habitue aux événements et mémorise bien les faits, et cherche les connexions qui les unissent en un projet, un tissu, un événement complet et unifié. Une stabilité du cœur qui se transforme en préoccupation unique, une linéarité de l’amour et du désir, des valeurs et des attentes : voilà le vrai cœur de l’Israélite, tout imprégné du reflet des rèmata.
Mais il existe une autre stabilité que je voudrais mettre en exergue : c’est la stabilité corporelle. Elle complète les autres mentionnées et acquiert une signification particulière au cours des trois décennies de la présence de Jésus à Nazareth. Nous avons peut-être souvent tenté d’ignorer la valeur théologique de cette longue période vécue à Nazareth par Joseph, Marie et Jésus. Les phrases sur Jésus qui grandit en taille, en âge et en grâce, et l’esprit réfléchi de Marie, sont tout ce qu’il nous reste en tête, et Luc nous en a informés.
C’est bien peu pour ne pas avoir la sensation que peut-être ces années longues, silencieuses, communes et anonymes du Rédempteur n’ont pas été perdues pour la rédemption : pourquoi cette existence longue, discrète, ordinaire et anonyme du Rédempteur, alors que le monde entier attendait l’accomplissement des promesses et l’expansion universelle de la lumière vers les nations ?
Nazaréth : le mot s’enracine dans la simplicité
De la vie de la Sainte Famille à Nazaréth jusqu’au moment où Jésus se sépare publiquement en tant qu’adulte, vers l’âge de trente ans, nous savons très peu de choses. Il est évident que tout le monde connaissait la profession du père (charpentier/téktonos, titre également attribué à Jésus : cf. Mt 13,55 ; Mc 6,3), et la mère ne semblait pas se distinguer par quoi que ce soit, mais elle participait à la piété de tous, se rendant à Jérusalem en pèlerinage chaque année avec des parents et des connaissances. Luc mentionne seulement deux fois la croissance de Jésus.
Après le retour de la présentation au Temple pour le rachat et la purification de Marie, il est dit : « Le garçon grandissait et se fortifiait, rempli de sagesse, et la grâce de Dieu était sur lui » (Lc 2,40). À l’âge de douze ans, lorsqu’il commença à être soumis à la loi (cf. Lc 2,42), il participa à la pèlerinage de Nazaréth à Jérusalem pour la fête de Pâques. Ensuite, il prit l’initiative imprévisible de rester à Jérusalem sans en informer ses parents, causant une grande préoccupation à ceux-ci lorsqu’ils réalisèrent qu’il n’était pas dans la caravane. Après l’avoir trouvé et exprimé leur inquiétude, comme nous le savons : « Il retourna à Nazaréth et était soumis à eux… Et Jésus grandissait en sagesse, en âge et en grâce devant Dieu et les hommes » (Lc 2,51s).
J’aimerais réfléchir avec vous à cette longue période de trois décennies, dont nous savons très peu, mais dont nous pouvons supposer beaucoup, même sans croire aux merveilles des apocryphes. Ce sont des années qui n’ont pas de valeur théologique et rédemptrice moindre que les trois dernières années, publiques. Et, surtout, elles sont essentielles au discours de recevoir la Parole comme Marie. Nous avons tendance à penser que cette réception se produit principalement au début (épisodes de l’enfance) et ensuite pendant la vie publique de Jésus.
Au début, en effet, les paroles de Marie sont peu nombreuses : peut-être trente au total, à l’exclusion du Magnificat. Certes, pendant la vie publique, il y a de nombreuses paroles sacrées prononcées par Jésus, mais seulement neuf sont les paroles de Marie (à Caná : Jo 2,3.5), cependant, elles ne sont pas la seule manière de parler de Jésus ni la seule circonstance pour entendre et recevoir la Parole de Dieu. Comme si le Verbe n’était la Parole de rédemption et de salut que lorsqu’il agit et parle en public.
C’est pourquoi nous pouvons affirmer qu’à Nazaréth, nous aurions comme un parenthèse, une attente, une référence pour plus tard, si longue. Je crois que nous devons réévaluer cette longue période, surtout du point de vue du titre de notre discussion : certainement, c’est le temps où Marie repense et veille avec un cœur réfléchi ce qu’elle a vu et entendu, et qu’elle n’a pas pu tout comprendre complètement (cf. Lc 2,50). Elle est comme la bonne terre où la Parole de Dieu est tombée, et dans la persévérance, elle porte le fruit qu’elle doit mûrir en celui qui a un cœur noble et obéissant (cf. Lc 8,15). Mais j’aimerais aller au-delà de cette vision idéalisée, presque romantique.
Marie, au cours de ces trente ans, ne se distingue pas des autres femmes de Nazaréth, et Jésus n’a pas de comportements qui puissent faire ses contemporains penser qu’il y a quelque chose d’extraordinaire en lui. Cela apparaît clairement lorsqu’ils sont émerveillés par la sagesse et l’audace qu’il démontre un samedi célèbre à la synagogue de Nazaréth (
Lc 4,16-30.
Où et comment cette réception et cette fructification de la Parole se sont-elles produites ?
Marie a été appelée à être la mère de la Parole de Dieu : dans son sein, de manière unique et irrépétable, mystérieuse et surprenante, elle a engendré Jésus, « celui qui sauvera le peuple de ses péchés » (Mt 1,21), en introduisant ainsi dans les grandes traditions juives de nomination, de circoncision, de présentation comme premier-né au temple, ainsi qu’en diverses pratiques religieuses juives. Avec lui, selon le récit de Matthieu (cf. Mt 2,13-23), elle a également vécu le paradigme de l’ancien exode vers l’Égypte et du retour de l’Égypte. Elle a certainement pratiqué avec lui la prière quotidienne juive, et chaque famille a la responsabilité d’enseigner à ses enfants cette ritualité complexe. Au moment opportun, elle l’a introduit parmi les « fils de la loi » (bar mizvot), avec les obligations associées.
Mais je me demande d’où venait cette sagesse et cette grâce dont il est question ici, et qui étaient-elles réellement ?
N’avons-nous pas affaire à des qualités « infusées » du ciel, étrangères à Marie ?
Au contraire, c’est dans cette brève mention, toujours interprétée dans un sens « christologique », que je veux voir une note « mariale ». Ce que Jésus a appris de la tradition, de la sagesse populaire, des Écritures, des promesses de Dieu et des attentes populaires, on peut le déduire de ce qu’il fait et dit dans sa vie publique. Il n’est pas nécessaire de s’étendre sur ce point, chacun sait beaucoup de choses.
Mais qui lui a transmis cette sagesse et cette grâce, devant Dieu et les hommes ?
Talis Mater, talis Filius
Ces longues décennies lentes ont été une école lente d’écoute et d’obéissance à la grande tradition dans toutes ses exigences et nuances, une école mutuelle entre Mère et Fils, pour transmettre et repenser, pour interpréter et rester capable de liberté et de flexibilité. Pour découvrir, surtout, un nouveau visage du Dieu des Pères : la maternité exceptionnelle de Marie a également influencé sa conception de l’image de Dieu. Le cœur de cela demeure dans le chant du Magnificat, mais également dans toutes les paraboles et dans le langage, les gestes et les choix du Fils, nous voyons que l’image du Père est celle de la miséricorde et de la tendresse, et non de la loi rigide, des observances ritualisées, des menaces destructrices. À partir du langage du Fils, vous trouverez la Mère, dans ses actions, son style, sa présence. C’est toujours ainsi.
Dans l’obscurité et le silence, dans la simplicité la plus commune, dans les relations normales typiques de n’importe quel village, la personnalité mûre de Jésus a été façonnée, conformément à ce que les parents ont pu transmettre, enseigner en vivant, célébrer avec tous. Ce « croissance intérieure » silencieuse de Jésus dans la chair humaine, dans une vie sans distinctions, dans les relations et les intrigues, dans les exclusions sociales et les devoirs religieux, n’était pas seulement considérée comme dénuée de valeur pour les habitants de Nazareth, mais la Galilée était également méprisée en raison de son mélange de populations. Ce n’est pas du temps perdu, mais la fécondité de la Parole selon l’Esprit, un temps de rédemption au sens profond et original.
La cohabitation fraternelle à Nazareth de Jésus peut sembler seulement un passage (bien que long) vers la pleine révélation du Fils de Dieu en puissance. Cependant, nous devons la voir comme la plus vraie irradiation de la présence de Dieu parmi nous : active, cachée, fraternelle, religieuse, l’essence de notre humanité. C’est à ce point que j’aimerais m’arrêter un peu plus.
Le Fils éternel à Nazareth
Jésus de Nazareth n’est pas de manière quelconque la «
Partie tumana de l’incarnation. Jésus de Nazareth est l’incarnation du Fils Unigénite. Jésus est le Fils. Et réciproquement : Jésus de Nazareth est le seul Fils éternel, du seul Dieu. Jésus de Nazareth n’est pas l’effet temporaire de l’incarnation du Fils de Dieu, mais il est précisément l’efficacité temporaire de sa filiation divine. Ce n’est pas le moment que le Fils assume et habite, ni le Fils qui passe par le temps dans la perspective de la mission rédemptrice et s’en éloigne après l’avoir accomplie. Jésus de Nazareth est pour toujours le Fils de Dieu. Le même Jésus qui est né de Marie et a vécu anonymement pendant longtemps, afin que le don soit parfait, comme don.
Dans la théologie et la spiritualité, on a introduit une étrange rupture entre Jésus de Nazareth et le Fils de Dieu, comme si Jésus, surtout dans sa vie cachée à Nazareth, n’était qu’un moyen, un intermédiaire pour atteindre le Fils, et non le Fils lui-même qui habite parmi nous, le donneur de vie, l’interprète des Écritures.
Nous devons intégrer « Jésus de Nazareth » dans l’horizon d’une christologie intégrale « Jésus de Nazareth ». Jésus à Nazareth est Jésus de Nazareth dans la réalité et dans le sacrement de sa présence salutaire parmi les temps. De là découle que l’œuvre de l’incarnation est comme une irradiation fraternelle de la présence salutaire, la pure présence du Seigneur est la raison ultime, et non simplement une condition préalable. La réalité théologique de l’être et de l’agir salutaire de Jésus, le Fils, ne peut être réduite à sa phase de prédication publique, de miracles et de mort sur la croix.
Même l’expérience de l’Église doit être réexaminée à cet égard, dans le sens où nous devons partager radicalement les lieux obscurs de l’existence au nom de la persuasivité de l’amour de Dieu. Nous pouvons l’appeler « santité hospitalière », une forme de l’Église où la dignité de la personne humaine devient le contenu de l’annonce et de la réalité du royaume, même sans paroles. L’annonce du royaume des cieux, qui est déjà parmi nous, trouve à Nazareth sa véracité dans l’expérience salutaire, et non simplement dans une résidence, et aussi dans le paradigme auquel l’Église doit peut-être se tourner un peu plus pour être une véritable fraternité dispersée parmi les nations.
À la lumière de cette affirmation théologique, nous pouvons redécouvrir l’importance majeure de Marie et parler d’elle comme quelqu’un qui écoute et vit la Parole, vit avec la Parole, grandit avec la Parole salutaire du Fils qui est à ses côtés et est présence salutaire dans l’anonymat, la fraternité, la simplicité, comme tous. C’est le « pèlerinage dans la foi » de Marie. Et là, Jésus mûrit, avec elle et tous ceux qui l’entourent, une fidélité complète au projet du Père de « être au milieu du peuple », de se considérer « Dieu du peuple » et de faire du peuple sa « famille ».
Et si la nouvelle évangélisation tentait également d’être une récupération tenace, en paroles et en actions, du long moment-Nazaré de l’Incarnation de Dieu parmi les hommes, afin que la proportion divine de la mission du Fils retrouve sa plénitude ?
Cette forme évangélique de mémoire du Fils à Nazareth, pendant si longtemps, avec une simplicité si radicale et en compagnie de sa vie et de sa langue, de ses sentiments et de ses expériences, Marie l’a également vécue, elle en a été la maîtresse et la disciple. Il n’est pas étonnant que Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus aimait tant la simplicité de Marie de Nazareth, où les vertus les plus simples étaient certainement aussi les plus vécues et enracinées. Elle a écrit, quelques mois avant sa mort, dans son dernier poème, intitulé : «
Pourquoi t’aime-je, Marie : « Je sais que, à Nazareth, Mère pleine de grâce, tu étais pauvre et ne désirais plus rien : ni miracles, ni extases, ni transports ne paraient ta vie, reine des saints ! Sur la terre, il y a de nombreux petits qui peuvent te regarder sans crainte. De manière ordinaire, Mère incomparable, tu veux suivre et guider ces âmes vers le ciel » ».
Conclusion
Je voudrais avancer avec vous et méditer sur de nombreux autres passages évangéliques qui sont très inspirants. Réfléchissons à la préoccupation de maintenir la fête à Cana, avec la joie des époux et l’obéissance des serviteurs « au point qu’il dira » (Jean 2,1-12), jusqu’à la suite silencieuse (mais inégale) le long des routes de la vie publique (Luc 8,1-3), jusqu’à la désorientation lorsque Jésus refuse de recevoir sa mère et ses parents qui voulaient le voir et lui demander plus de tempérance (Marc 3,21). Cette apparente réjection n’est qu’un appel à voir en la mère et en les amis de la famille le début d’une nouvelle relation familiale, fruit de la communion qui a transformé et éclairé, élargi les horizons et trouvé des racines solides dans la vie quotidienne (Marc 3,31-35).
Réfléchissons également aux deux grandes images du « stabat » au pied de la croix (Jean 19,25-27) et de la présence de Marie au Cenacle, en prière et également en dialogue avec les disciples encore incertains et effrayés (Actes 1,14). J’espère avoir montré quelque chose de nouveau et de différent en fidélité à la Parole, qui est toujours nouvelle et toujours imprévisible dans ses lumières et ses provocations. Nous cherchons à approfondir, avec une intuition prophétique, avec un cœur contemplatif et avec des mains de solidarité fraternelle, la vérité qui nous a été révélée par le Fils de Marie !
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Sur l’exemple de Marie dans l’accueil de la Parole de Dieu dans la vie quotidienne, consultez l’Encyclique Redemptoris Mater du Pape Jean-Paul II.
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