Accepter la parole au quotidien comme Marie

41).
Le pape Benoît XVI, comme nous tous, sait que le Magnificat est une expression de la prière et de la louange de ce que Marie a ressenti à ce moment-là et tout au long de sa vie, ainsi que de la symbiose entre elle et la communauté des fidèles. En d’autres termes, ce magnifique chant est comme un tapis tissé par de nombreuses mains, l’exultation d’une multitude de fidèles, l’écho de multiples sons fusionnés. Marie, dans sa vie et dans son aventure de grâce, est celle qui est la plus digne de le prononcer et la plus conforme à la théologie expérientielle qu’il reflète. La Vierge est la voix de toute l’Église qui se reconnaît en elle dans le chant. Car une composition aussi raffinée, avec mille échos bibliques, des images aussi suggestives et efficaces, des horizons aussi vastes, mais tout en restant proche du langage, de la terminologie et du rythme de la doxologie de toutes les Écritures, est un fruit personnel et collectif, qui résonne de manière unique et retentissante dans le cœur et l’âme féminine de Marie, comme un tonnerre dans les cœurs de tout le peuple des fils d’Abraham et des rédemés par le nouveau Adam.
Luc a certainement contribué à sa beauté littéraire, mais la distance entre l’événement initial et la composition matérielle du texte a permis de fusionner l’émotion initiale avec les résultats d’une expérience personnelle et collective s’inscrivant dans le texte et dans ses échos. Il est devenu véritablement un chant de nostalgie et d’espoir, mais aussi une réponse de prière et de doxologie pour tout ce qui avait déjà été accompli et pris forme pleine et définitive. Les racines de l’ancienne alliance sont évidentes, tout comme la vérité de la nouvelle Alliance dans ses noyaux les plus saillants du texte.
L’originalité de Luc
Nous connaissons tous la parabole du semeur : les trois synoptiques la racontent chacun à leur manière (cf. Mt 13,1-9.18-23 ; Mc 4,1-20 ; Lc 8,4-15), mais ils la placent également dans des contextes structurels différents, propres à chaque Évangile. Je voudrais me concentrer sur la rédaction de Luc et mettre en lumière une opération que Luc réalise (Lc 8,4-15). Cette parabole est placée par Luc dans un contexte tout à fait particulier, non par hasard, avant de la raconter, l’évangéliste rappelle qu’autour de Jésus se trouvaient des foules et des multitudes qui le suivaient, partageant avec lui voyages, prédication et soucis (Lc 8,1-3).
La prémisse de la parabole, contrairement aux autres deux synoptiques, Marc et Matthieu, est avant tout qu’il y a un discipulat mixte, composé de foules et de multitudes, et donc elles sont les destinataires les plus immédiats de la parabole. On pourrait dire qu’elles devraient être la forme visible de la fructification de la graine semée par le semeur. Il y a certes aussi « une grande foule qui se rassemble » (Lc 8,4), mais c’est un stéréotype. Ce sont celles-là, disciples et discipulées, qui sont les premiers et directs destinataires du sens de la parabole.
Après avoir présenté la parabole et l’avoir expliquée, et que nous connaissons tous sa teneur, même sans les pourcentages finaux, mais en parlant de « fruit dans la persévérance (karpoforoúsin en typomonè) », une expression qui dénote moins d’efficacité et plus de sensibilité et de qualité, Luc conclut en attirant à nouveau l’attention sur des personnes spécifiques, en l’occurrence la présence de la mère et des frères qui tentent de le contacter, mais sans y parvenir, « ils restèrent dehors » (éxo stèkontes), dit Marc (Mc 3,31. Cf. Mt 12,46). Cette situation évoque à la fois l’agitation de la foule et la difficulté, même pour les proches, de comprendre véritablement la nouveauté que Jésus proposait.Jean mentionne également que même ses disciples ne le comprenaient pas et ne croyaient pas en lui (cf. Jo 7,3-6). En réponse à ceux qui l’informent que ses parents le cherchent, peut-être même pour lui suggérer de se calmer face à l’agitation, Jésus répond : « Mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la parole (le Logos) de Dieu et la mettent en pratique » (Lc 8,21). Cette réponse est radicale quant à qui peut désormais faire partie de la famille de Jésus, et, comme mentionné précédemment, sert de cadre final à la parabole du semeur et à son explication. Cependant, nous pouvons y déceler quelque chose de plus.La mère et tous ses frères, ainsi que toute personne souhaitant devenir disciple, doivent embrasser un chemin d’écoute et de discipline, de nouvelle pratique et de nouveaux horizons, et orienter leur vie vers d’autres relations qui les régénèrent, permettant une nouvelle « appartenance familiale », véritablement une nouvelle identité. Cela se fait par une écoute intense, obéissante et régénératrice de la Parole du Maître, semée avec générosité et accueillie avec un cœur « bon et généreux » (en kardía kalè kai agathè : Lc 8,15).On peut affirmer avec certitude que ces paroles de Jésus ne représentent pas un détachement vis-à-vis de sa famille, mais plutôt une invitation, en tenant compte également du contexte féminin qui ouvre et ferme le passage de la parabole, à devenir un ventre fertile de la Parole, tout comme la femme vit la maternité, et à veiller avec persévérance, c’est-à-dire avec une attention constante et bienveillante, sur le développement de cette graine mystérieuse, dans une symbiose qui transforme l’un l’autre et devient espérance et rythme de vie.Pour parler de la manière dont « accueillir la Parole comme Marie et l’incarner dans l’expérience vécue », il est nécessaire de placer Marie dans l’horizon pointé par Christ : elle-même, après avoir reçu en elle le Verbe éternel dans une grossesse mystérieuse opérée par l’Esprit Saint, après l’avoir engendré pour la vie terrestre, est appelée à s’engager sur une voie de discipline, pour devenir, à son tour, disciple du Fils devenu maintenant un Maître public mûr. Une discipline qui n’est pas seulement une présence à côté, mais aussi une régénération mystérieuse du cœur, grâce à la graine incorruptible de la Parole nouvelle, vive et éternelle (cf. 1 Pd 1,23), à laquelle elle a elle-même donné chair et identité terrestre.Maria de Nazareth : tisserande et fille de SionIl n’y a aucun doute que Marie possède une identité juive avec toutes les implications que cette affirmation implique : on l’appelle parfois la « fille de Sion », et cela s’applique à sa tradition, à ses coutumes, à ses devoirs et interdictions, à sa piété et à son sens de l’identité. Et également à son assiduité à écouter et à obéir à la Parole. Il est inconcevable qu’un Juif et une Juive ne possèdent pas un « écoute intense » de la Parole.Lucas ne s’attarde pas sur les détails de la vie juive de Marie : mais il contient des éléments que l’on peut, avec un peu d’introspection et sans forcer, mettre en évidence, et à partir desquels on peut faire émerger les caractéristiques typiques d’une fidèle juive, dont la personnalité ne serait pas compréhensible sans la structure typique de la vie juive, avec conviction et non par hasard. Le fait que Lucas commence déjà avec la situation de Marie promise à Joseph, et ne se préoccupe pas de dire une parole de plus sur son enfance ou un aspect de son expérience religieuse à ce moment-là, ne signifie pas qu’elle ne possède pas ces qualités.Pour une personne juive qui garde les Écritures, la phrase « n’aie pas peur », qui accompagne la perplexité du protagoniste, est typique des théophanies, et Marie montre en être consciente. La perturbation est la réaction normale d’un Juif face à un événement de révélation divine. Ce n’est pas simplement de la timidité, de la surprise ou un moment de gêne : dans cette perturbation prolongée, accompagnée de la réflexion, avec un sentiment de crainte et d’admiration, sur le sens et la finalité de la salutation spéciale, nous trouvons la réaction classique de l’Israélite. C’est la sensation d’une présence qui dépasse et continue pour une tâche qui dépasse toujours ses propres visions et projets.Cela est d’autant plus vrai dans ce cas, où l’expression « l’Esprit Saint est avec toi », également ce modèle classique d’approche, est précédé par une sorte de définition surprenante : kectaritomène.On pourrait traduire par « grâce infinie », ce qui semble en effet inapproprié pour une jeune fille de quinze ans. Cela pourrait aussi être une expression courtoise, comme certaines traditions orientales l’affirment : « combien tu es gracieuse, belle, splendide ». Mais dans le contexte, cela signifie, comme nous le savons tous, bien plus que cela, comme cela est mieux expliqué par la répétition suivante : « tu as trouvé grâce auprès de Dieu » (Lc 1,30 : « ctárin parà tò Tteò »), ce qui implique non seulement une satisfaction, mais aussi : tu as apporté de la joie, tu as réjoui le cœur de Dieu, tu as été agréable à ses yeux, tu es aimée et désirée.La réponse de l’ange pourrait être commentée de multiples façons. Sans doute, elle n’aurait pas été compréhensible sans une connaissance intense des Écritures, qui contient de nombreuses allusions, que toute juive familière avec les Écritures ne pourrait ignorer. Je ne souhaite pas aborder cet aspect important ici. Je préfère proposer une interprétation complémentaire de la réponse de Marie à l’ange : « comment cela sera-t-il, puisque je ne connais pas d’homme ? » (Lc 1,34). Nous savons très bien que, bien qu’engagée dans un mariage promis, Marie et Joseph n’habitaient pas encore ensemble, selon la coutume juive qui prévoyait le lien du mariage, suivi ultérieurement de la coabitation, avec le cortège nuptial. Nous savons très bien que l’interprétation traditionnelle de cette expression de Marie (epéi ándra ou ginòsko), vise la virginité, également soutenue par les récits apocryphes sur la jeune Myriam et sa dévouement (également selon les apocryphes) au service du Temple. Une interprétation traditionnelle et très belle, comme nous le savons tous, mais peut-être un peu exagérée, car s’ils étaient déjà en voie de mariage, il est clair que l’intention de tous deux était d’avoir une vie conjugale normale, y compris la procréation.
Il n’aurait pas de sens de penser à une « épouse » qui exclurait le désir d’une intimité authentique et également la disponibilité personnelle à la vivre avec fécondité. Cependant, j’aimerais proposer une autre interprétation.
L’épouse d’Israël est stérile, elle est sans enfant.Ces phrases, la première et la deuxième, répétées également dans l’annonce à Joseph (cf. Mt 1,18-25), impliquent toute l’histoire d’Israël, accumulant des dizaines de passages parallèles et allusifs. C’était la langue de l’espoir, mais aussi de la souffrance, due aux infidélités historiques et aux graves manquements. L’épouse d’Israël semblait être devenue stérile à cause des nombreux échecs résultant des alliances politiques et cultuelles avec les peuples voisins. Elle ne retrouvait plus la fécondité des temps de la fidélité, et Marie semblait s’identifier à la Fille de Sion stérile et sans compagnon, sans la joie de voir un autre descendant de David, un de la maison de Jacob, mener le peuple vers la paix et la sainteté.
Dans cette perspective, on peut relier la profonde détresse de Marie, sa réflexion intense et sa réponse à ce que Jésus dira de lui-même, ou du moins insinuera par des gestes et des styles à de nombreuses occasions, comme époux d’Israël. Il y a de nombreuses occasions où Jésus reprendra également la symbolisme nuptiale développée par les prophètes sur la relation amoureuse et conjugale entre Dieu et Israël, avec trahisons et réconciliations (Osée, Deutéro, Isaïe, Ézéchiel. Et surtout le Cantique des Cantiques).
Cette stérilité séculaire de tout le peuple, Marie la ressent comme la sienne, s’y plonge, est accueillie dans son cœur avec la même douleur que tous partagent, avec la piétas résiliente des pieux : comme cela sera vu dans Zacharie, Simon, Anne et beaucoup d’autres. La réponse ou explication de l’ange peut être lue dans la même perspective : la symbolique de l’ombre de l’Esprit, la sainteté de Dieu qui prend forme et visibilité, la dignité sublime de l’enfant à naître, humanement impossible, l’appel à la stérilité miraculeusement inversée par le divin, sont tous des motifs de l’Ancien Testament qui résonnent et se lient à l’inquiétude de l’« épouse Israël », Marie, pour l’infertilité et le manque d’un compagnon intime vital.
Dans la réponse finale de Marie, nous trouvons non seulement une disposition personnelle à se donner entièrement aux exigences de la Parole de l’ange, mais aussi à assumer toute la Parole de l’Alliance des Pères, afin qu’elle se réalise en elle au profit de tous. Elle déclare être prête à voir son existence entrelacée de manière unique avec ce qui se déroule et est médité dans la mémoire collective, les attentes, l’espérance et la confiance. Dans son consentement à servir la Parole, « qu’il advienne en moi selon ta Parole (rèma) », se manifeste une volonté d’être le lieu de réalisation des anciennes espérances et promesses.
Le terme « rèma » est un mot-événement, au sens le plus profond, et non simplement une parole, une expression, un son ou une terminologie. J’y vois une confirmation dans la salutation exultante que sa cousine Élisabeth lui adresse : « Bénie sois-tu entre toutes les femmes, qui as cru en l’accomplissement des paroles du Seigneur » (Lc 1,45). Cette phrase se trouve à la fin du cantique d’Élisabeth, où plusieurs symbolismes de la présence du Seigneur dans l’histoire du peuple sont également évoqués (en particulier le passage de l’arche du Seigneur, la joie au ventre enceinte, la joie exubérante, l’élan de l’Esprit, l’éloge parmi les femmes, etc.). Elle doit donc être interprétée dans ce contexte et non comme un éloge personnel adressé uniquement à Marie.
Dans ce cas, Marie représente Israël des justes et pieux qui ont cru en la fidélité de Dieu, malgré les ténèbres et les attentes angostantes, elle est l’épouse fécondée, aimée avec « un amour éternel » (Is 54,8), plus jamais rejetée. Élisabeth devient l’interprète de cette certitude que Dieu serait fidèle à son peuple, et dans Marie, elle voit et raconte que cette fidélité est devenue un don pour tous. Dans la disponibilité de Marie, la réponse au profit de tous. Seules deux femmes, qui ont cru, médité et vécu le fil conducteur des Écritures, c’est-à-dire écouté, aimé, s’identifié à la promesse ancienne imprégnée dans la Parole transmise de génération en génération, auraient pu voir cette unité, auraient pu aller au-delà d’une joie personnelle, bien que légitime et intime.
Exégèse silencieuse de Marie
Nous méditons et continuons à méditer avec des cœurs surpris et contemplatifs sur l’événement de la naissance du Fils du Très-Haut. Chacun est impacté et savoure dans son cœur de nombreux aspects qui mériteraient des commentaires sans fin, et les siècles nous ont offert d’innombrables interprétations, car les événements sont « grâce sur grâce », comme le dit Jean (cf. Jo 1,16). Je me limite à commenter avec quelques accents le style silencieux et réfléchi de Marie à travers tous les événements liés à l’enfance.
Luc enregistre deux fois que Marie réfléchissait et cherchait à comprendre. Après la visite des bergers, il est dit : « Marie, quant à elle, gardait toutes ces choses (synetèrei tà rèmata symbállousa en tè kardía), en méditant-les dans son cœur » (Lc 2,19). Et après avoir trouvé le garçon Jésus au Temple, il est dit : « Sa mère conservait toutes ces choses (dietèrei pánta ta rèmata) dans son cœur » (Lc 2,51). Mais autour de la mère réfléchie qui garde des souvenirs, avec un cœur qui s’étonne et cherche également une explication unifiée, il y a d’autres qui font de même.
Par exemple, lorsque Zacharie reprend la parole pour donner le nom de Jean au Fils, les voisins sont surpris et effrayés, et « tous ceux qui avaient entendu (ta rèmata) mettaient ces choses dans leur cœur » (Lc 1,66). Les bergers, avant de partir pour Bethléem, débattent s’il vaut la peine d’aller « voir cette parole-événement (to rèma) qui s’est produite » (Lc 2,15) et après, « ils raconteront à tous ce qu’ils ont vu et entendu » (Lc 2,20). Il y a donc aussi l’étonnement : d’abord, celui d’Élisabeth (Lc 1,41-45) lors de la visite de la Mère du Seigneur, se présentant presque comme la nouvelle arche sainte qui traverse des montagnes pour partager avec sa cousine la joie d’une maternité extraordinaire qui les a toutes deux bénéficiées.
Ensuite, l’étonnement des parents d’Élisabeth et de Zacharie à la naissance de l’enfant : ils se réjouirent avec elle (synékairon autè) (Lc 1,56). Tous ceux qui entendent les pasteurs raconter leur histoire si extraordinaire sont également émerveillés : « ils étaient émerveillés par les choses que disaient les pasteurs » (Lc 2,18). Encore plus au temple, devant l’exaltation de Simon, la mère et le père « furent émerveillés par les paroles qui leur étaient adressées » (Lc 2,33). Cela concerne la naissance et les premiers jours. Mais il est également dit que Marie réfléchissait avec un cœur vigilant même après l’épisode de la rencontre au temple.
Ici aussi, nous trouvons étonnement et émerveillement (exístanto : pouvant être traduit par pasmo) des maîtres du temple (cf. Lc 2,47). Mais on observe également que les parents « ne comprirent pas la parole (to rèma) qu’on leur avait dite » (Lc 2,50). Immédiatement après, « sa mère gardait dans son cœur toutes les paroles (pánta ta rèmata) » (Lc 2,52).
Je voudrais commenter cette attitude collective d’étonnement et de réflexion, d’incompréhension et de garder au cœur. Ce n’est pas seulement celle de Marie, comme nous l’avons entendu, mais de beaucoup. Cela indique déjà son importance : le traitement saintement juif de déposer au cœur et de garder avec soin et émerveillement ce qui se passait. Car tous les événements étaient à la fois parole et œuvre, fait objectif et signe mystérieux, ils reflétaient pour trouver leur connexion dans un tournoi qui expliquât le sens et la finalité.
Marie vit avec tous la difficulté de comprendre, mais aussi accompagnée par eux dans l’étonnement, la surprise, la sensation de peur et l’émerveillement. Car tel est le mode biblique authentique de recevoir la Parole et de la garder au cœur. Avec étonnement, généré par la sensation de sa fragilité et de sa fugacité, traversé par les signes de Dieu qui se rapprochent, deviennent visibles et audibles, mais qui restent bien au-delà, exigeant de méditer au cœur, de dialoguer pour comprendre, de réfléchir pour ne pas laisser échapper des connexions et des réflexions inattendues.
Un peuple entier de simples gens qui réfléchissent et se questionnent, surpris par l’étonnement et, en même temps, déposant au cœur ces trésors, afin que rien ne disparaisse, mais qu’il laisse une impression durable, devienne une découverte ouverte à de nouveaux horizons. Je vois Marie dans cette attitude, certes comme la mère vierge qui ne traverse pas les choses à la légère, mais aussi comme compagne et troisième de la tradition juive : celle de s’étonner et s’émerveiller, de méditer et se souvenir, de veiller et méditer, afin d’extraire des significations véritables et des inspirations de vie.
C’est ainsi qu’on vit selon la Parole et l’Esprit : une stabilité mentale qui s’habitue aux événements et mémorise bien les faits, et qui cherche les connexions qui les unifient en un projet, en un tissu, en un événement complet et unifié. Une stabilité du cœur qui se transforme en préoccupation unique, une linéarité de l’amour et du désir, des valeurs et des attentes : voilà le vrai cœur de l’Israélite, tout imprégné par le reflet des trésors.
Mais il existe une autre stabilité sur laquelle je voudrais me concentrer : c’est la stabilité corporelle. Elle complète les autres mentionnées et acquiert une signification particulière au cours des trois décennies de la présence de Jésus à Nazareth. Nous avons peut-être souvent tenté d’ignorer la valeur théologique de cette longue période vécue à Nazareth par Joseph, Marie et Jésus. Les phrases sur la croissance de Jésus en taille, en âge et en grâce, et l’esprit méditatif de Marie, sont tout ce qu’il nous reste en mémoire, et Luc nous l’a rapporté.
C’est bien peu pour ne pas avoir la sensation que peut-être ces années longues, silencieuses, communes et anonymes du Rédempteur ont été perdues pour la rédemption : pourquoi cette existence longue, silencieuse, ordinaire et anonyme du Rédempteur, alors que le monde entier attendait l’accomplissement des promesses et l’expansion universelle de la lumière vers les nations ?
Nazaréth : le mot ancré dans la simplicitéDe la vie de la Sainte Famille à Nazareth jusqu’au moment où Jésus se sépara publiquement en tant qu’adulte, vers l’âge de trente ans, nous savons très peu de choses. Il est évident que tout le monde parlait de la profession du père (charpentier/téktonos, titre également attribué à Jésus : cf. Mt 13,55; Mc 6,3), et la mère ne semblait se distinguer en rien, mais elle participait à la piété de tous, se rendant à Jérusalem en pèlerinage chaque année avec des parents et des connaissances. Seul Luc mentionne deux fois la croissance de Jésus.
Après le retour de la présentation au temple pour le rachat et la purification de Marie, on dit : « Le garçon grandissait et se fortifiait, rempli de sagesse, et la grâce de Dieu était sur lui » (Lc 2,40). À l’âge de douze ans, lorsqu’il commença à être soumis à la loi (cf. Lc 2,42), il participa de la pèlerinage de la ville de Nazareth à Jérusalem pour la fête de Pâques. Ensuite, il prit une initiative imprévisible en restant à Jérusalem sans en informer ses parents, ce qui causa une grande préoccupation à ceux-ci lorsqu’ils réalisèrent qu’il n’était pas dans la caravane. Après l’avoir trouvé et exprimé leur angoisse, comme nous le savons : « Il retourna à Nazareth et était soumis à eux… Et Jésus grandissait en sagesse, en âge et en grâce devant Dieu et les hommes » (Lc 2,51s).J’aimerais réfléchir avec vous à cette longue période de trois décennies, dont nous savons peu de choses, mais dont nous pouvons supposer beaucoup, même sans croire aux merveilles des apocryphes. Ce sont des années qui n’ont pas une valeur théologique et rédemptrice moindre que les trois dernières années, les publiques. Et, surtout, elles sont essentielles au discours de recevoir la Parole comme Marie. Nous avons tendance à penser que cette réception se produit principalement au début (épisodes de l’enfance) et ensuite pendant la vie publique de Jésus.Au début, en effet, il y a peu de paroles de Marie : peut-être trente au total, à l’exclusion du Magnificat. Certes, pendant la vie publique, il y a de nombreuses paroles sacrées prononcées par Jésus, mais seulement neuf sont les paroles de Marie (à Cana : Jn 2,3.5), cependant, ce ne sont pas la seule manière de parler de Jésus ni la seule circonstance pour entendre et recevoir la Parole de Dieu. Comme si le Verbe n’était la Parole de rédemption et de salut que lorsqu’il agit et parle en public.C’est pourquoi nous pouvons affirmer qu’à Nazareth, nous aurions un parenthèse, une étape d’attente, une référence pour plus tard, si longue. Je crois que nous devons réévaluer cette longue période, surtout sous l’angle du titre de notre discussion : certainement, c’est le temps où Marie réévalue et surveille avec un cœur réfléchi ce qu’elle a vu et entendu, et qu’elle n’a pas pu comprendre pleinement (cf. Lc 2,50). Elle est comme la bonne terre où la semence de la Parole est tombée, et dans la persévérance, elle porte le fruit qu’elle doit mûrir en celui qui a un cœur noble et obéissant (cf. Lc 8,15). Mais j’aimerais aller au-delà de cette vision idéalisée, presque romantique.Marie, au cours de ces trente ans, ne se distingue pas des autres femmes de Nazareth, et Jésus n’a pas de comportements qui puissent faire penser à ses contemporains qu’il y a quelque chose d’extraordinaire en lui. Cela apparaît clairement lorsqu’ils sont émerveillés par la sagesse et l’audace qu’il démontre un samedi célèbre à la synagogue de Nazareth (Lc 4,16-30).Où était cette réception et cette fructification de la Parole, en quoi consistait-elle ?Marie a été appelée à être la mère de la Parole de Dieu : dans son sein, de manière unique et irrépétable, mystérieuse et surprenante, elle a engendré Jésus, « celui qui sauvera le peuple de ses péchés » (Mt 1,21), en l’introduisant dans les grandes traditions juives d’imposition de nom, de circoncision, de présentation comme premier-né au temple, ainsi que dans diverses pratiques religieuses juives. Avec lui, selon le récit de Matthieu (cf. Mt 2,13-23), elle a également vécu le paradigme de l’ancien exode vers l’Égypte et du retour d’Égypte. Elle a certainement pratiqué avec lui la prière quotidienne juive sous diverses formes, et chaque famille a la responsabilité d’enseigner à ses enfants cette ritualité complexe quotidienne. Au moment opportun, elle l’a introduit parmi les « fils de la loi » (bar mizvot), avec les obligations associées, comme nous l’avons mentionné.Mais je me demande de où venait cette sagesse et cette grâce dont il est question, et qui sont répétées comme étant celles de son enfance ? Et quelle sagesse et quelle grâce étaient-elles, en réalité ?Nous ne pouvons pas penser qu’il s’agisse de qualités « infusées » du ciel, étrangères à Marie. Au contraire, c’est dans cette brève mention, toujours interprétée dans un sens « christologique », que je veux voir une note « mariale ». Ce que Jésus a appris de la tradition, de la sagesse populaire, des Écritures, des promesses de Dieu et des attentes populaires, nous pouvons le déduire de ce qu’il fait et dit durant sa vie publique. Il n’est pas nécessaire de développer beaucoup sur ce point, chacun sait beaucoup de choses.Mais qui lui a transmis cette sagesse et cette grâce devant Dieu et les hommes ?Talis Mater, talis FiliusCes décennies longues et lentes ont été une école lente d’écoute et d’obéissance à la grande tradition dans toutes ses exigences et nuances, une école mutuelle entre Mère et Fils, pour transmettre et repenser, pour interpréter et rester capable de liberté et de flexibilité. Pour découvrir, surtout, un nouveau visage du Dieu des Pères : la maternité exceptionnelle de Marie a également influencé sa conception de l’image de Dieu. Le cœur de cela demeure dans le chant du Magnificat, mais également dans toutes les paraboles et dans le langage, les gestes et les choix du Fils, nous voyons que l’image du Père est celle de la miséricorde et de la tendresse, et non de la loi rigide, des observances ritualisées, des menaces destructrices. À partir du langage du Fils, vous trouverez la Mère, dans ses actions, dans son style, dans sa présence. C’est toujours ainsi.Dans l’obscurité et le silence, dans la simplicité la plus commune, dans les relations normales typiques de n’importe quel village, la personnalité mûre de Jésus a été façonnée, conformément à ce que les parents ont réussi à transmettre, enseigné en vivant, célébrée avec tous. Cette « croissance intérieure » silencieuse de Jésus dans la chair humaine, dans une vie sans distinctions, dans les relations et les intrigues, dans les exclusions sociales et les devoirs religieux, n’était pas considérée comme une perte de temps, mais comme la fécondité de la Parole selon l’Esprit, un temps de rédemption dans un sens profond et original.La cohabitation fraternelle à Nazareth de Jésus peut sembler simplement une étape (bien que longue) vers la pleine révélation du Fils de Dieu en puissance. Cependant, nous devons la voir comme la plus vraie irradiation de la présence de Dieu parmi nous : active, cachée, fraternelle, religieuse, l’essence de notre humanité. C’est à ce point que j’aimerais m’arrêter un peu plus.Le Fils éternel à NazarethJésus de Nazareth n’est en aucun cas la « partie tumaine » de l’incarnation. Jésus de Nazareth « est » l’incarnation du Fils Unigénite. Jésus « est » le Fils. Et réciproquement : Jésus de Nazareth est le seul Fils éternel, du seul Dieu. Jésus de Nazareth n’est pas l’effet tumaine de l’incarnation du Fils de Dieu, mais c’est précisément l’efficacité tumaine de sa filiation divine. Ce n’est pas le moment que le Fils assume et habite, ni le Fils qui passe par le tumane dans le but de la mission rédemptrice et qui la quitte après l’avoir accomplie. Jésus de Nazareth est pour toujours le Fils de Dieu. Le même Jésus qui est né de Marie.Elle a vécu anonymement pendant longtemps, afin que le don fût parfait, comme un don.
Dans la théologie et la spiritualité, on a introduit une rupture étrange entre Jésus de Nazareth et le Fils de Dieu, comme si Jésus, surtout dans sa vie cachée à Nazareth, n’était qu’un moyen, un intermédiaire pour atteindre le Fils, et non le Fils lui-même qui habite parmi nous, le donneur de vie, l’interprète des Écritures.
Nous devons intégrer «Jésus de Nazareth» dans l’horizon d’une christologie intégrale «Jésus de Nazareth». Jésus à Nazareth est Jésus de Nazareth dans la réalité et dans le sacrement de sa présence salvifique pure parmi les hommes. De là découle que l’œuvre de l’incarnation est comme une irradiation fraternelle de la présence salvifique, la présence pure du Seigneur est la finalité ultime, et non une condition préalable seulement. La réalité théologique de l’être et de l’agir salvifique de Jésus, le Fils, ne peut être réduite à sa phase de prédication publique, de miracles et de mort sur la croix.
Même l’expérience de l’Église doit être réexaminée à cet égard, dans le sens où nous devons partager radicalement les lieux obscurs de l’existence au nom de la persuasivité de l’amour de Dieu. On peut l’appeler «sainteté hospitalière», une forme de l’Église où la dignité de la personne humaine devient le contenu de l’annonce et de la réalité du royaume, sans paroles. L’annonce du royaume des cieux, qui est déjà parmi nous, trouve à Nazareth sa véracité dans l’expérience salvifique, et non seulement dans la résidence, et aussi dans le paradigme auquel l’Église doit peut-être se tourner davantage pour être une véritable fraternité dispersée parmi les nations.
À la lumière de cette affirmation théologique, nous pouvons redécouvrir l’importance majeure de Marie et parler d’elle comme quelqu’un qui écoute et vit la Parole, vit avec la Parole, grandit avec la Parole salvifique du Fils qui est à ses côtés et est présence salvifique dans l’anonymat, la fraternité, la simplicité, comme tous. C’est le «pèlerinage dans la foi» de Marie.
Et là, Jésus mûrit, avec elle et tous ceux qui l’entourent, une fidélité complète au projet du Père de «être au milieu du peuple», de se considérer «Dieu du peuple» et de faire du peuple sa «famille».
Et si la nouvelle évangélisation tentait d’être aussi une récupération tenace, en paroles et en actions, du long moment-Nazaréth de l’incarnation de Dieu parmi les hommes, afin que la proportion divine de la mission du Fils retrouve son intégrité ?
Cette forme évangélique de mémoire du Fils à Nazareth, pendant si longtemps, avec une simplicité si radicale et une compagnie de vie et de langage, de sentiments et d’expériences, Marie l’a également vécue, elle en a été la maîtresse et la disciple. Avec raison, Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus aimait tant la simplicité de Marie de Nazareth, où les vertus les plus simples étaient aussi celles les plus vécues et enracinées.
Elle a écrit, quelques mois avant de mourir, dans son dernier poème, intitulé : «Pourquoi t’aime-je, Marie».
”: « Je sais que à Nazareth, Mère pleine de grâce, tu étais pauvre et ne désirais rien d’autre : ni miracles, ni extases, ni transports ne paraient ta vie, reine des saints ! Sur la terre, il y a de nombreux petits qui peuvent te regarder sans crainte. De manière ordinaire, Mère incomparable, tu veux suivre et guider ces âmes vers le ciel. »ConclusionJe souhaite avec vous méditer sur de nombreux autres passages évangéliques qui sont très inspirants. Pensons à la persévérance à maintenir la fête à Cana, avec la joie des époux et l’obéissance des serviteurs « au gré qu’il dira » (Jean 2,1-12), jusqu’à la suite silencieuse (mais inégale) le long des chemins de la vie publique (Luc 8,1-3), jusqu’à l’inquiétude lorsque Jésus refuse de recevoir sa mère et ses parents qui voulaient le voir et lui demander plus de tempérance (Marc 3,21). Cette apparente réjection n’est qu’un appel à voir en la mère et en les amis de la famille le début d’une nouvelle relation familiale, fruit de la communion qui a transformé et éclairé, élargi les horizons et trouvé des racines solides dans la vie quotidienne (Marc 3,31-35).Pensons également aux deux grandes images du « stabat » à la Croix (Jean 19,25-27) et de la présence de Marie au Cenacle, en prière et aussi en dialogue avec les disciples encore incertains et effrayés (Actes 1,14). J’espère avoir montré quelque chose de nouveau et différent en fidélité à la Parole, qui est toujours nouvelle et toujours imprévisible dans ses lumières et ses provocations. Nous cherchons à approfondir, avec une intuition prophétique, avec un cœur contemplatif et avec des mains de solidarité fraternelle, la vérité qui nous a été révélée par le Fils de Marie !Pour approfondir vos études : explorez la Mariologie, la Théologie mariale, les Apparitions mariales et la Formation post-universitaire en Mariologie.Sur l’exemple de Marie dans l’accueil de la Parole de Dieu dans la vie quotidienne, consultez l’Encyclique Redemptoris Mater du Pape Jean-Paul II.Master en Mariologie
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