Sauf avoir vu : Thomas, Marie et la foi qui touche les plaies

I. « Nisi videro » : le doute honnête
> « Si je ne vois dans ses mains la marque des clous, si je ne mets mon doigt dans la marque des clous, si je ne mets la main dans son côté, je n’y croirai pas » (Jo 20, 25), la condition de Thomas est triple et progressive : voir, mettre le doigt, mettre la main. La progression suggère l’intensité de la résistance, mais aussi l’intensité du désir : Thomas ne veut pas être induit en erreur, ne veut pas croire à un fantôme, ne veut pas se contenter du réconfort facile d’une apparition qui pourrait être le fruit de la suggestion collective. Il veut la preuve directe, physique, indéniable.> L’exégèse moderne a trouvé en Thomas une figure sympathique précisément pour cette honnêteté du doute. L’« agnostique honnête » qui ne croit pas sans preuves est une figure appréciée de la modernité, et Thomas semble la confirmer. Mais la lecture joanique est plus nuancée : Jésus ne réprimande pas Thomas pour sa condition, mais pour sa résistance après la rencontre, « Car c’est là que tu as cru, bien que tu ne m’aies pas vu » (Jo 20, 29). La béatitude est pour ceux qui croient sans l’expérience directe des plaies. Thomas a été miséricordieusement traité comme une exception, mais la règle est la foi qui ne dépend pas de la vision directe.> « Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru » (Jo 20, 29), cette béatitude inaugure l’ère de l’Église, l’ère postérieure aux apparitions du Ressuscité. Les disciples des générations suivantes, y compris tous les chrétiens de tous les siècles, n’auront pas l’expérience de Thomas : ils ne verront pas les plaies, ne mettront pas leur doigt. Leur foi sera nécessairement médiée, par l’Écriture, la Tradition, les sacrements, le témoignage de la communauté.Jésus déclare «bienheureux» ceux qui acceptent cette médiation sans exiger l’expérience directe que Thomas a demandée.
Marie a vécu cette béatitude avant l’heure : sur la croix, lorsque le Fils était mort et qu’il n’y avait pas encore d’apparition pour confirmer la foi, Marie est restée. Le samedi saint, les «huit jours de Thomas» avant les apparitions, Marie était la «bienheureuse qui n’a pas vu (le Ressuscité) et a cru». La foi de Marie le samedi saint est le modèle de la «foi sans voir» que Jésus déclare bienheureuse : la foi qui n’a pas encore l’expérience des plaies touchées, mais qui se confie à la parole du Dieu qui a promis la Résurrection.
II. Les plaies du Ressuscité : l’identité qui passe par la croix
«Regarde mes mains. Approche ton doigt ici et regarde mes mains. Approche ta main et plante-la dans mon côté. Et ne sois pas incrédule, mais fidèle» (Jean 20,27), Jésus répond aux conditions de Thomas en les accomplissant exactement : il offre les plaies, il invite au toucher, il demande la foi qui en résulte. Les plaies du Ressuscité sont théologiquement cruciales : le Ressuscité n’est pas une nouvelle création qui a effacé le Crucifié. C’est le même Jésus qui a mort sur la croix, avec les marques visibles et tangibles de la Passion. La Résurrection n’a pas annulé la Croix : elle l’a assumée dans la gloire.
La persistance des plaies chez le Ressuscité est l’un des éléments les plus profonds de la christologie pascale. Augustin d’Hippone s’est interrogé si les saints ressuscités auront les marques de leurs blessures glorifiées, «comme des ornements de vertu». Les plaies de Jésus le Ressuscité sont à la fois la preuve de son identité (celui qui est mort est celui qui vit) et la révélation de la logique du salut (la gloire passe par la Croix, elle ne la contourne pas). Thomas qui a touché les plaies n’a pas seulement touché une preuve d’identité : il a touché la théologie du salut en chair glorifiée.
«Mon Seigneur et mon Dieu» (Jean 20,28), la confession de Thomas est la plus explicite du Nouveau Testament. Pas «Tu es le Christ» (Pierre en Matthieu 16,16) ni «Vraiment tu es le Fils de Dieu» (les disciples en Matthieu 14,33) : mais «mon Seigneur et mon Dieu», l’affirmation directe de la divinité de Jésus avec les deux titres du Dieu de l’Ancien Testament (Kyrios et Theos, équivalents de YHWH et Elohim). Le doute de Thomas, résolu, a produit la profession de foi la plus élevée des Évangiles. Le doute honnête qui a abouti à l’expérience des plaies a produit la théologie la plus élevée, ce que Paul VI a appelé «le fruit de la Croix».
Marie a été la première à contempler les plaies du Fils, non glorifiées au Ressuscité, mais ouvertes sur la croix. La piété médiévale a capturé cette contemplation dans l’image de la Pietà : Marie tenant le corps du Fils mort. Les plaies que Thomas a touchées au Ressuscité, Marie les a vues ouvertes sur la croix.
Et comme Thomas sortit de cette expérience avec « Mon Seigneur et mon Dieu », Marie sortit de la croix, non avec un doute, mais avec la foi qui survécut à la croix, la foi qui ne fut pas détruite par le samedi saint, la foi qui reconnut en le Ressuscité le même Fils dont elle avait contemplé les plaies sur le Golgotha.III. Marie le samedi saint : la foi que Thomas n’eut pas
La tradition liturgique voit dans le samedi saint, jour entre la mort et la résurrection, le moment où seule Marie conserva la foi. Les disciples se fermèrent « par crainte des Juifs » (Jean 20,19). Thomas était absent de la première apparition et douta. Marie, non mentionnée dans les apparitions du Ressuscité dans l’Évangile de Jean, fut le seul être humain qui, selon la tradition, n’eut pas besoin d’une apparition pour croire : elle crut à partir de la croix, à partir des plaies qu’elle vit ouvertes, à partir de la promesse que le Fils avait faite et qu’elle gardait « dans son cœur » (Luc 2,51).La « béatitude » de Jean 20,29, « heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru », décrit précisément la position de Marie le samedi saint : elle n’a pas encore vu le Ressuscité, mais elle a cru. La foi de Marie pendant cette période sombre n’était ni l’innocence ni la négation de ce qu’elle avait vu sur la croix : c’était la confiance en Dieu qui « fit des prodiges » (Luc 1,49), qui avait promis que le royaume du Fils « ne serait pas détruit » (Luc 1,33), qui avait envoyé des anges pour annoncer la naissance et qui savait ce qu’il faisait avec la croix.Le contraste entre « le doute de Thomas » et « la foi de Marie le samedi saint » n’est pas une critique de Thomas, Jésus traitait Thomas avec miséricorde et il arriva à la plus haute confession. Il s’agit plutôt de souligner que Marie représente l’idéal de la foi qui « n’a pas vu et a cru », la foi qui n’a pas besoin des plaies touchées pour persister, la foi que la béatitude de Jean 20,29 déclare bienheureuse. Les chrétiens de tous les siècles qui croient sans avoir touché les plaies sont plus proches de Marie que de Thomas, et Marie est le modèle qui les accompagne dans cette foi « sans voir ».« Nisi videro », « à moins de ne pas voir », est la condition humaine face au mystère : l’exigence de preuves que l’être humain moderne partage avec Thomas. La réponse de Jésus à cette condition est double : la miséricorde qui va à la rencontre du doute honnête (comme elle est allée à la rencontre de Thomas), et la béatitude qui déclare heureux ceux qui croient sans expérience directe. Marie est le modèle de cette seconde réponse, la foi qui est restée le samedi saint sans apparition, sans plaies touchées, sans preuve empirique, soutenue uniquement par les paroles du Fils et par la grâce de l’Esprit qui habita en elle depuis l’Annonciation.Master en Mariologie
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