Tu es Pierre : Marie, Pierre et l’Église, les portes de l’abîme ne prévaudront pas.

Et je te dis : tu es Pierre, et sur ce roc, je bâtirai mon Église, et les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle.
Mt 16,18
La fête de Saint Pierre et Saint Paul (29 juin) est l’une des plus anciennes célébrations du calendrier romain, fêtée à Rome dès le IIIe siècle comme la fête des deux « premiers apôtres », les piliers sur lesquels l’Église de Rome fonde son autorité et sa mission. Le texte évangélique de cette solenité (Mt 16,13-19) est l’un des plus débattus et centraux du Nouveau Testament : la question de Jésus sur son identité, la confession de Pierre (« Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant »), la réponse de Jésus avec la nouvelle identité de Pierre et les promesses qui y sont associées. Ce texte, appelé « la primauté de Pierre », est à la fois le fondement de l’ecclésiologie catholique et l’un des nœuds les plus denses de la réflexion théologique sur la nature de l’autorité dans l’Église.
Le lien mariologique de cette pericope n’est pas immédiat mais profond : Matthieu, qui raconte la confession de Pierre, est également celui qui relate l’annonce à Marie (Mt 1,18-25) et sa fuite en Égypte. L’Église que Jésus fonde sur Pierre est la même communauté que Marie a engendrée en engendrant le Fondateur. La phrase « les portes de l’enfer ne prévaudront pas », a son équivalent mariologique dans l’Immaculée Conception : Marie est l’être humain sur qui les portes de l’enfer n’ont pas eu de pouvoir, l’icône anticipée de la victoire de la grâce sur le mal que l’Église promet à tous ceux qui y persévèrent.
I. « Qui disent-ils être le Fils de l’homme ?
Jésus commence par la question sur l’opinion publique, « qui disent-ils être le Fils de l’homme ?
« Et vous, qui dites-vous que je suis ?Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant », mais la question reste adressée à chacun. La profession de foi chrétienne n’est pas une donnée sociologique héritée du milieu culturel : c’est un acte personnel de prendre ces paroles comme les siennes, de les prononcer en première personne devant Jésus qui interroge.
L’identité de Jésus comme « Fils du Dieu vivant », et non simplement « Fils de Dieu », mais bien « du Dieu vivant », contraste avec les dieux morts des religions environnantes. Le « Dieu vivant » est le Dieu qui agit, qui intervient, qui appelle Abraham et libère Israël d’Égypte. C’est le Dieu dont la vie est communicable, qui peut être le Père d’un Fils qui est également vivant.
Marie a été la première à répondre à cette question, lors de l’Annonce avant même la naissance de Jésus. Le « fiat » de Marie, dans sa structure profonde, est une profession de foi antérieure à celle de Pierre : elle accepte que l’être qu’elle concevrait était « le Fils du Très-Haut » (Luc 1,32), et que son royaume « ne connaîtrait pas de fin » (1,33). Marie a exprimé le « Tu es le Fils du Dieu vivant » sans paroles, avec son corps, en lui donnant la chair humaine. La confession de Pierre à Césarée de Philippe est la verbalisation eucharistique de ce que Marie avait accompli physiquement trente ans plus tôt.
II. « Tu es Pierre et sur cette pierre » : la nomination qui transforme
« Ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux » (Matthieu 16,17), avant de nommer Pierre, Jésus identifie la source de sa confession : la grâce divine, et non l’intelligence humaine. La foi exprimée par Pierre n’est pas le fruit de son esprit spirituel ni de sa formation : c’est un don du Père. Cette antériorité du don par rapport à la réponse est centrale pour comprendre le primat pétrin : Pierre n’est pas pierre par ses mérites, mais par la décision du Père qui a révélé au Fils l’instrument qu’il a choisi pour fonder son Église.
« Tu es Pierre (Petros) et sur cette pierre (petra) je bâtirai mon Église », le jeu de mots grec (petros/petra) est intraduisible en portugais mais perceptible en araméen : « Tu es Cephas et sur cette cephas je bâtirai mon Église ». Le changement de nom de Simon en Pierre est parallèle aux changements de nom dans l’Ancien Testament qui marquent de nouvelles vocations : Abraham → Abram (Genèse 17,5), Jacob → Israël (Genèse 32,28). La nouvelle identité de Pierre n’annule pas la précédente : elle y ajoute une mission qu’il ne possédait pas auparavant. Simon le pêcheur devient Pierre, la fondation, non par abandon du pêcheur, mais par assomption de la fondation.
« Les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle », l’Église fondée sur Pierre a une promesse escatologique : la mort n’est pas la dernière parole. « Les portes de l’enfer » (hadou, « du Hadès`, le royaume des morts) évoque la menace de la mort et de la dissolution. La promesse de Jésus n’est pas que l’Église ne souffrira jamais, elle souffrira. Pas qu’elle ne fera jamais d’erreurs, elle erragera. Mais qu’elle ne sera pas définitivement détruite, que la mort n’aura pas le dernier mot sur la communauté du Ressuscité. Cette promesse ne garantit pas l’infaillibilité institutionnelle dans tous les actes : elle garantit la survie inexpugnable de ce que Jésus a fondé.
«Je te donnerai les clés du royaume des cieux. Ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux» (Mt 16,19). Les clés sont le symbole de l’autorité administrative dans l’Ancien Testament (Is 22,22 : les clés de la maison de David). Jésus transfère à Pierre l’autorité de gérer l’accès au Royaume. Cette autorité n’est pas despotique : elle est ministérielle, au service de l’accès de tous au Royaume, et non de l’exclusion arbitraire de celui qui l’exerce. Les papes qui invoquent cette autorité pour servir l’unité de l’Église l’exercent légitimement. Ceux qui l’invoquent pour le pouvoir personnel trahissent le mandat.
### III. Marie, Mater ecclesiae : la mère de l’Église fondée sur Pierre
Le titre «Mater Ecclesiae», proclamé par Paul VI à la clôture de la troisième session du Concile Vatican II (21 novembre 1964) et inséré au calendrier romain par François (memoire obligatoire le lundi après Pentecôte), articule la relation de Marie avec l’Église fondée sur Pierre. Marie n’est pas le fondement de l’Église dans le sens où l’est Pierre, Pierre est le fondement visible, institutionnel et historique. Marie est la Mère, celle qui a engendré le Fondateur, celle qui était au Cenacle avec les douze (Ac 1,14) lorsque le Saint-Esprit est descendu et que l’Église est officiellement née en tant que communauté missionnaire.
La présence de Marie au Cenacle aux côtés de Pierre est un détail théologique de première importance dans Ac 1,14 : «Tous ces hommes restaient unanimes dans la prière, avec les femmes et Marie, mère de Jésus, et ses frères». Marie se trouve dans le même espace où Pierre préside (Ac 1,15 : «Pierre s’éleva au milieu des frères»). La Mère de l’Église et le fondement de l’Église sont ensemble à l’origine de la mission. Cette coexistence n’est pas hiérarchique : Marie n’est pas au-dessus de Pierre. Elle n’est pas non plus subordonnée, Pierre n’est pas au-dessus de Marie en tant que mère du Fondateur. Il s’agit d’une complémentarité : l’autorité apostolique exercée par Pierre et l’amour maternel offert par Marie sont deux modes de présence dont l’Église a besoin et qui se complètent.
La dévotion à la «Madonna della Fiducia», Notre-Dame de la Confiance vénérée à Rome près du Collège romain, capture cette relation entre Marie et l’Église romaine, l’Église de Pierre. Les jésuites qui l’ont vénérée pendant des siècles ont pressenti que la mission apostolique, qui a pour fondement visible Pierre, nécessite le soutien marial pour ne pas devenir une simple institution. La «confiance» offerte par Marie n’est pas un sentimentalisme : c’est la certitude que celui qui a fondé l’Église sur la roche de Pierre est le même qui est né de son ventre et qui ne quitte pas ce qu’il a commencé.
Paul VI, en proclamant Marie «Mater Ecclesiae», a achevé le cycle ouvert par Mt 16,18-19 : si Pierre est le fondement visible de l’Église, Marie est la mère qui a engendré le Fondateur invisible qui soutient la pierre. L’Église qui «ne sera pas vaincue par les portes de l’abîme» (Mt 16,18) est celle qui a Pierre comme fondement et Marie comme mère, la pierre et la tendresse, l’autorité et l’amour, l’institution et la communion, qui ensemble forment l’Église que Jésus a construite et qu’il a promise de ne pas abandonner.
### IV. Saint Paul et l’universalité : de la pierre à l’horizon
La Solennité de Saint Pierre et Saint Paul célèbre deux principes complémentaires de la mission chrétienne : la centralité (Pierre, la pierre, le point fixe d’où tout part) et l’universalité (Paul, l’apôtre des nations, qui a apporté l’Évangile « jusqu’aux confins de la terre »). Pierre soutient l’unité. Paul impulse la mission. Pierre reste à Rome. Paul parcourt la Méditerranée. Pierre fonde. Paul étend. Cette complémentarité est le programme missionnaire de l’Église : un centre ferme qui soutient et une impulsion missionnaire qui atteint tous.
La connexion de Paul à Marie est moins narrative que celle de Pierre, mais non moins réelle. La théologie paulinienne de la maternité spirituelle, « mes enfants, pour lesquels je souffre encore comme si j’étais enceinte jusqu’à ce que Christ soit formé en vous » (Galates 4,19), est un écho de la maternité de Marie : celle qui a « formé » Christ dans son ventre et qui, maintenant, « forme » Christ en chaque disciple par son intercession. Paul est le théologien de la maternité spirituelle de l’Église. Marie est le modèle de cette maternité, qui a souffert les douleurs de l’accouchement spirituel sur le Calvaire (Jean 19,25-27) et qui continue à former Christ en chaque baptisé par sa prière.
« Je ne vis plus, c’est Christ qui vit en moi » (Galates 2,20), la formule paulinienne de la vie chrétienne a son équivalent marien dans le « fiat » : non « fais-moi selon ma volonté », mais « fais-toi en moi selon ta parole ». Le chrétien que Paul décrit, en qui Christ vit, est celui que Marie a modelé à l’Annonciation : celui qui offre sa propre vie pour que Christ s’y forme. La piété mariale authentique a toujours cette dimension paulinienne : ce n’est pas une vénération d’une figure du passé, mais une ouverture au même processus de « formation de Christ » que Marie a initié et que chaque disciple est appelé à poursuivre.
« Tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon Église », cette phrase de Jésus reste l’un des textes fondateurs de l’histoire occidentale. La pierre de Pierre, la mission de Paul, et l’amour de Marie qui génère, soutient et intercéde : ce sont les trois piliers sur lesquels l’Église, qui a promis de ne pas être vaincue, continue à marcher au XXIe siècle comme au premier, avec la même promesse escatologique, « les portes de l’enfer ne la prévaudront pas », comme horizon et comme espérance.
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