Vision ou apparition ? Différences mariologiques

La théologie mariale distingue soigneusement entre vision intérieure, vision imaginaire et apparition extérieure. Cette distinction, consolidée par Saint Augustin dans son ouvrage De genesi ad litteram XII et transmise dans la spiritualité de Thérèse d’Avila et de Jean de la Croix, n’est pas purement académique : elle détermine les critères par lesquels l’Église évalue le discernement des présumées apparitions de Marie, la crédibilité des témoins et la signification théologique de chaque expérience rapportée, des apparitions de Lourdes (1858) à celles de Fatima (1917).
Vision et apparitions mariales dans la tradition mystique : Thérèse d’Avila, Jean de la Croix et la distinction théologique fondamentale
Sainte Thérèse d’Avila a écrit :
“Certains ont peur des visions et des révélations, rien qu’en entendant le nom de ces expériences. Je ne comprends pas d’où vient cette crainte, ni pourquoi on devrait croire au danger que Dieu mène de cette manière. […] Certains sont moins affectés en entendant qu’ils ont été attaqués par le diable avec divers types de tentations, des suggestions de blasphème, des choses honteuses et extravagantes, que lorsqu’on leur dit qu’ils ont vu un ange qui leur a parlé, ou que Notre-Seigneur Jésus-Christ crucifié leur est apparu“ (Sainte Thérèse d’Avila, Fondations 8,1).
Pour sa part, Saint Jean de la Croix a averti avec une prudence surnaturelle :
« Nous croyons qu’il suffit, simplement, de savoir que de telles visions sont vraies et viennent de Dieu, pour les admettre et s’y reposer, en oubliant que l’âme peut y trouver un esprit de propriété, d’attachement et de contrainte, comme dans l’esprit du monde, si même dans ce cas-là elle ne sait renoncer. » (Saint Jean de la Croix, *Ascension* n. 16,14).À notre époque, si marquée par la crise des valeurs traditionnelles, notamment religieuses, nous assistons à un nombre croissant de phénomènes et d’épisodes charismatiques, parmi lesquels, par leur nombre et leur popularité, émergent les apparitions ou visions de personnages célestes. Peut-être, influencée par l’incertitude et la peur, qui sont les compagnons de la foi troublée, ce phénomène a-t-il été accentué, involontairement mais objectivement, par la heureuse domination de la liturgie renouvelée sur toutes les autres activités de la prière : ce qui a signifié une éducation authentique des chrétiens aux vérités de la foi et à sa célébration, mais a probablement entraîné un déclin de l’expérience sensorielle et de la participation affective, composantes qui ne peuvent être éliminées et encouragées par l’Église dans le fait religieux.Il n’est pas anodin que la multiplication des prétendues apparitions soit accompagnée de manifestations émotionnelles impressionnantes de larges couches du peuple le plus simple, non seulement dans les petites villes, mais de manière plus générale, par le réveil de la piété populaire, en particulier dans les sanctuaires : un phénomène soigneusement étudié par la théologie pastorale et la sociologie religieuse, et qui ne peut être étranger à l’intensification du phénomène de « renaissance religieuse » perçu comme une réaction au processus de sécularisation.Ajoutons à ces motivations socio-historiques la suspicion constante que l’âme occidentale, latine et juridique a toujours portée sur ce qui dépasse les limites de l’expérimental et du naturel. C’est ainsi que nous comprendrons mieux à la fois l’émerveillement de Sainte Thérèse et la prudence de Saint Jean de la Croix. En particulier, nous comprendrons mieux la désorientation et la confusion qui règnent parmi les personnes de bien, mais sans critères d’interprétation adéquats, même parmi les directeurs de la conscience, qui ne savent discerner le vrai du faux, le pathologique du surnaturel.Nous proposons donc des critères, beaucoup d’entre eux apportés de la théologie mystique aux jours d’aujourd’hui, même au niveau théorique à la lumière des tendances théologiques contemporaines.Pour des raisons de pratique, il est plus aisé de s’orienter par l’introspection des maîtres de l’expérience mystique.La Sacre Écriture atteste de nombreuses apparitions. Dans l’histoire de l’Église, depuis l’époque patristique jusqu’à nos jours, le nombre d’apparitions documentées ne peut être calculé, bien qu’il soit discuté et évalué de diverses manières. Il est de commun accord que ces phénomènes peuvent avoir, et ont en effet eu, une valeur non négligeable tant dans l’histoire de l’Église (pensons aux apparitions à Sainte Marguerite Marie Alacoque à Paray-le-Monial et à Sainte Bernadette Soubirous à Lourdes) que dans l’histoire de l’évolution spirituelle de créatures privilégiées (pensons aux apparitions de Sainte Gemma Galgani à Lucques).Par le terme « vision », nous entendons la perception surnaturelle d’un objet, qui est naturellement invisible à l’homme.
« Apparition » et « vision » : la typologie de Saint Augustin (De genesi ad litteram, XII) et les trois degrés de vision
Par le terme « apparition », nous désignons la manifestation sensible d’une personne ou d’une créature dont la présence produit, dans les circonstances précises où elle se produit, un effet qui ne peut être expliqué selon le cours normal de la nature.La « vision », en revanche, n’implique pas nécessairement l’existence réelle, c’est-à-dire la présence réelle, de son objet.L’apparition présuppose la présence réelle, de sorte que le fait que l’objet se manifeste aux sens extérieurs fait partie de sa notion.La division classique en visions corporelles ou externes, visions spirituelles ou imaginaires et visions intellectuelles remonte à Saint Augustin et dépend des écrits de Saint Thomas et des deux docteurs carméliens, Thérèse et Jean (cf. S. Augustin, *De génesi ad litteram* XII, 7,16 et les chap. 8-12).Dans les visions corporelles ou externes, le sens de la vision percevait un objet, soit un corps réellement présent, soit une forme externe sensible (par exemple, lumineuse), comme une réalité objective invisible à l’homme par des moyens naturels. Cette vision est produite soit par la présence réelle d’un corps qui, en touchant la rétine, détermine le phénomène physique consécutif, soit par une action externe immédiate (par exemple, le Seigneur), qui, selon la psychologie tomiste, produit cette vision dans l’organe visuel, de la même espèce que celle qu’un corps relatif produirait là s’il était réellement présent.Dans les visions spirituelles ou imaginaires, il existe une représentation sensible limitée à l’imagination, c’est-à-dire une opération limitée à l’imagination, présentée à l’esprit d’une manière surnaturelle et, par conséquent, avec une force de transparence et de clarté que les réalités physiques externes n’ont pas. Cette représentation peut être produite soit par l’illumination surnaturelle des images précédemment reçues par le chemin ordinaire des sens, soit par la combinaison, par une œuvre surnaturelle, de ces images entre elles, ou par l’infusion de nouvelles images par une œuvre divine.De telles visions, en raison de leur propre génèse, sont de type supérieur aux corporelles et, au contraire de celles-ci, peuvent contenir des représentations non seulement du présent, mais aussi du passé et du futur. Leurs formes les plus fréquentes sont la représentative (par exemple, l’apparition d’un saint) et la symbolique (par exemple, l’échange de cœurs dans l’expérience de nombreux mystiques).Les visions externes et imaginaires sont les moins sûres. En présentant un contenu sensible, l’interprétation intellectuelle par celui qui a vu ou a entendu introduit dans l’expérience un principe de jugement personnel, discutable ou même erroné.En effet, lorsque l’intellect humain a à interpréter un phénomène donné, il est évidemment exposé à tous les dangers d’erreur inhérents à lui. Saint Jean de la Croix a démontré combien il est facile d’attribuer une signification exagérée ou même erronée aux paroles entendues, car l’homme est naturellement enclin à donner une interprétation conforme à ses propres désirs et concepts.Aux difficultés d’interprétation s’ajoutent les difficultés relatives à l’origine des visions, qui peuvent provenir non seulement de Dieu, mais aussi du diable, ou encore de l’automatisme, qui agit au niveau du subconscient, se manifestant à certains moments au niveau de la conscience.Cela est d’autant plus possible lorsque l’on considère que, selon les enseignements de la psychologie religieuse moderne, le mécanisme psychologique des visions extérieures et imaginaires n’est pas différent de celui des hallucinations, bien que leur cause soit totalement différente. Dans le cas des hallucinations, la cause est en effet pathologique. Dans les visions véritables, en revanche, la cause est *divine*, c’est-à-dire qu’elle consiste dans l’influence de Dieu sur l’âme.À l’inverse, l’action du diable a le pouvoir d’influencer les sens du corps et de simuler des révélations et des visions, notamment sur l’avenir, ce qui ne doit pas être sous-estimé, au point de dire que les fausses dons du diable sont aussi nombreux que les vrais dons.L’action du mal et les critères de discernement ecclésial des expériences mystiques
L’action du mal peut se croiser ou s’ajouter aux conditions psychopatologiques du sujet. Des troubles physiologiques liés au tempérament, à l’âge et au sexe, l’imagination naturelle qui crée des phénomènes pseudo-psychologiques, des dépressions psychiques causées par une activité intellectuelle très absorbante ou par une concentration méditative excessive sur des thèmes religieux, ou par des austérités corporelles mal régulées, des maladies dont les résultats de l’équilibre organique sont toutes les causes possibles ou contributives de la distorsion ou de l’interprétation erronée des visions extérieures et imaginaires et, plus généralement, de la phénoménologie mystique.La distinction théologique entre visions et *apparitions mariennes* et leur place dans la foi de l’Église est approfondie dans l’encyclique *Redemptoris Mater* du pape Jean-Paul II.Redemptoris Mater de Jean-Paul II, qui offre un cadre théologique pour comprendre la présence et l’action de Marie dans l’histoire du salut.Approfondissez vos études : explorez la Mariologie, la Théologie mariane, les apparitions mariennes et le Diplôme de deuxième cycle en Mariologie.Consulte la liste complète des apparitions mariennes reconnues par l’Église.Master en Mariologie
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