Dieu opère en vous le désir et l’accomplissement.

Par Prof. Dr. Daniel C. Afonso · Mis à jour le
Deus est enim, qui operatur in vobis et velle, et perficere pro bona voluntate.
Fl 2,13
En mémoire de saint Charles Borromée, on collecte aujourd’hui deux pages qui semblent tirer l’âme dans des sens opposés et qui, pourtant, se soutiennent mutuellement. La lettre aux Philippiens ordonne que nous travaillions notre salut avec crainte et tremblement, et l’Évangile de Luc exige que nous renonçions à tout ce que nous possédons. Le Psaume 26 (27) place entre les deux la seule supplique du fidèle, Unam petii a Domino, “une seule chose je demande au Seigneur” (Ps 26,4), qui est d’habiter dans la maison du Seigneur. La liturgie ne juxtaposant pas ces lectures au hasard. Elle enseigne que l’effort et la renonciation ne sont pas le prix de la grâce, mais son fruit visible.
I. La crainte et le tremblement de celui qui a déjà été sauvé
L’ordre paulin ne se comprend qu’en ne le séparant pas de la raison qui le fonde. Paul écrit :
cum metu et tremore vestram salutem operamini“Travaillez à votre salut avec crainte et tremblement” (Ph 2,12), et immédiatement défaussez toute lecture pelagienne avec la conjonction causale du verset suivant.Deus est enim, qui operatur in vobis et velle, et perficere
“car c’est Dieu qui opère en vous, à la fois le désir et l’accomplissement” (Ph 2,13). La crainte dont parle l’Apôtre n’est pas l’angoisse de l’esclave face à un maître incertain. C’est le tremblement révérend de la créature qui sent Dieu agir en elle et n’ose pas contester cette action. La salut ne se conquiert pas, elle s’accomplit.
L’image que Paul choisit pour la communauté est astronomique et lumineuse. Les Philippiens doivent être
filii Dei, sine reprehensione in medio nationis pravæ et perversæ“fils de Dieu sans tache, au milieu d’une génération corrompue et perverse” (Ph 2,15), et en elle resplendir.sicut luminaria in mundo, « comme les astres dans l’univers ». Trois choses sont demandées au fidèle dans ce passage, et il est utile de les distinguer. Obéir sans murmure, conserver la parole de vie, s’alevrer même dans l’offrande du sacrifice. Le verbe du verset 16, verbum vitæ contenet, « conserver la parole de vie », possède une densité que le portugais dilue. Continere signifie retenir, garder, embrasser intérieurement. Le fidèle n’écoute pas seulement la parole ; il la contient comme un vase retient ce qui le déborde.
II. S’asseoir d’abord et calculer les dépenses
L’Évangile de Luc présente aux foules une exigence qui dissout l’enthousiasme facile. Grandes foules suivaient Jésus, et c’est précisément à elles, au plus fort de leur nombre, qu’Il se tourne pour dire…Si quis venit ad me, et non odit patrem suum, et matrem
“Si quelqu’un vient à moi et n’haute pas son père et sa mère” (Lc 14,26). Le verbe odit traduit le sémitisme qui ne signifie pas une aversion affective, mais une préférence absolue. Aimer Christ n’est pas cesser d’aimer ses parents, mais les aimer maintenant dans un amour plus grand qui les relativise tous. Celui qui ne porte pas sa propre croix, non potest meus esse discipulus, “ne peut être mon disciple” (Lc 14,27), est un refrain que Luc répète trois fois comme un marteau sur la même enclume.
Les deux paraboles jumelles du constructeur et du roi expliquent pourquoi l’exigence est radicale et non impulsive. L’homme qui érige une tour prius sedens computat sumptus, “s’assied d’abord et calcule les dépenses” (Lc 14,28), sous peine de laisser les fondations inachevées et de devenir l’objet de moqueries. Le roi qui part en guerre examine d’abord si dix mille hommes peuvent affronter vingt mille. Christ n’invite pas à une renonciation aveugle, mais à une renonciation lucide. Seul sait abandonner tout celui qui s’est d’abord assis pour compter ce qu’il possède. La conclusion du verset 33,
qui non renuntiat omnibus quæ possidet
Ce qui n’est pas un élan. C’est le résultat d’un calcul fait dans sa totalité.
III. La grâce qui opère et le travail qui répond
La tension entre les deux lectures se dissipe au moment exact où la théologie de la grâce devient concrète. Paul dit que Dieu opère en nous le désir et l’accomplissement. Luc dit que nous devons renoncer à tout et porter la croix. Ces deux affirmations ne sont pas en compétition, mais en articulation. Le travail que Paul exige est possible précisément parce que Dieu le précède et le soutient, et la renonciation que Luc demande est la forme historique que ce travail prend lorsqu’il rencontre les parents, les biens et la propre vie.
Augustin a formulé la formule que la liturgie illustre aujourd’hui,qui fecit te sine te, non iustificat te sine te
“Celui qui t’a fait sans toi ne te justifie pas sans toi”. La coopération humaine n’ajoute rien à la grâce. Elle est la grâce elle-même devenue acte dans le temps.
Le psalle responsorial sert de pivot entre la crainte paulinienne et le calcul évangélique. Dominus illuminatio mea et salus mea, quem timebo?, “Le Seigneur est ma lumière et mon salut, de qui aurai-je peur ?” (Ps 26,1). Voici le secret qui réconcilie la crainte et la tremblante avec la paix. Le fidèle tremble devant l’opération divine et, en même temps, ne craint rien, car celui qui opère en lui est sa lumière. La libation dont parle Paul au verset 17, si immolor supra sacrificium, “même si je sois versé comme un sacrifice”, trouve dans le psalle sa sérénité. Se verser n’est pas se perdre. C’est habiter dans la maison du Seigneur pendant tous les jours de la vie.
IV. Marie, le calcul parfait de la renonciation
La Vierge est la créature en qui ces deux lectures se rejoignent sans reste. Aucune ne la nomme, et toutes deux la décrivent. Lorsque Paul demande aux enfants de Dieu sine reprehensione, “sans reproche” (Phl 2,15), la tradition reconnaît dans l’Immaculée la seule qui le fut dès le premier instant, celle en qui le vouloir et le réaliser de Dieu opèrent sans la moindre résistance de la volonté. Le fiat de Nazareth est le modèle parfait du travail dans la crainte et la tremblante, car Marie se troubla devant la salutation de l’ange et, tremblante, se soumit. Elle travailla sa salut non contre la grâce, mais entièrement en elle.
Marie est également l’accomplissement des deux paraboles que Luc place au cœur de l’Évangile. Elle est celle qui s’assit en premier et calcula les dépenses, et c’est pourquoi elle put renoncer à tout. Au pied de la croix, Stabat Mater, “la Mère était debout”, la Vierge porte la croix que Christ demanda à chaque disciple, et elle la porte sans l’assise inachevée du constructeur imprudent. Si Paul dit verbum vitae contenit, “conservant la parole de la vie” (Phl 2,16), Marie est celle qui conserva le Verbe de la vie non en figure, mais dans la chair, d’abord dans son sein et ensuite dans le cœur qui gardait tout. Qui veut apprendre à renoncer à tout, regarde celle qui n’a retenu rien pour elle. En elle, la crainte devint paix, le calcul devint don, et la renonciation devint la plénitude de celui qui possède Dieu en ayant laissé tout le reste.
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