Comme les apparitions aux croisements des études théologiques interdisciplinaires

Position des théologiens scolastiquesPour eux, la question fondamentale était de savoir quel type de foi était exigé face à des apparitions éventuelles. Pour les tomistes, les apparitions sont une forme de prophétie et doivent être placées dans le cadre de l’éthique, car elles n’établissent pas une nouvelle doctrine, mais visent à orienter le comportement humain. C’est pourquoi Melchior Cano affirme qu’elles ne constituent pas un lieu théologique.La dévalorisation maximale des apparitions est soutenue par Luther, qui, en s’appuyant uniquement sur l’Écriture, affirme que nous n’avons pas besoin de toute révélation particulière, et par Saint Jean de la Croix, qui considère ces événements comme marginaux et considère le désir de les rechercher comme une tentation dangereuse, voire un péché.À l’exception de la position plus positive de Sainte Thérèse d’Avila, de nombreux auteurs (Gravina, Amort, Defresnoy, Lambertini, ensuite le pape Benoît XIV, etc.), influencés par la culture critique et éclairiste, doutent des miracles et des apparitions, n’admettant pour elles qu’un assentiment de foi timide. Selon Ratner, l’histoire de la théologie mystique est, dans une grande mesure, l’histoire de la valorisation de la contemplation pure et non prophétique au détriment du prophétisme.Acquisitions contemporainesTandis que les théologiens et auteurs tendent à dévaloriser les visions, une ère de grandes apparitions commence, qui aura un impact considérable sur l’Église :– 1673 : Sacré-Cœur à Paray-le-Monial, Sainte Marguerite Marie Alacoque
– 1830 : Rue du Bac
– 1846 : La Salette
– 1858 : Lourdes
– 1871 : Pontmain
– 1917 : Fátima
– 1932 : Beauraing
– 1933 : Banneux, etc.Billet recense 232 apparitions entre 1928 et 1975 dans 32 nations. Dans les années 1980, on a atteint un record d’apparitions, avec également une réalité massive à Medjugorje. Laurentin signale, entre apparitions et larmes, plus de 84 occurrences entre 1976 et 1985.Avec l’augmentation des apparitions, les publications à leur sujet se multiplient. Parmi celles de valeur notable, on peut citer :- Une étude critique de Carlos Maria Staehlin, de 1954.
- Un article de H. Holstein, de 1955, qui fait le point sur la doctrine classique concernant les apparitions mariennes. Notable est son explication : selon lui, les visionnaires ne voient pas l’apparition avec les yeux du corps, mais par une vision imaginaire, où la figure de la Vierge s’impose à l’imagination, provoquant un fort sentiment de présence. Quant à l’examen des faits, l’auteur considère indispensable que les visionnaires soient interrogés le plus tôt possible, afin d’éviter que la révélation ne soit amplifiée, transformée ou même déguisée avec le temps. Les messages des apparitions sont des charismes avec de la valeur pour l’Église : des appels urgents et pratiques, des invitations à considérer tel ou tel comportement.
- Les congrès mariologiques internationaux de Rome (1954), Lourdes (1958) et Lisbonne-Fátima (1967) consacrent quelques séances d’étude aux apparitions. Lors de ces congrès, on a discuté si les apparitions, confirmées à plusieurs reprises par le consensus des papes, comme à Lourdes et Fátima, impliqueraient l’infalibilité papale comme dans les processus de canonisation et, par conséquent, constitueraient un fait dogmatique nécessitant l’assentiment de la foi ecclésiale.
Perspective synchrone : approche théologique des apparitions
Certains théologiens ont apporté une contribution significative à l’étude et à la profondeur des problèmes liés aux apparitions.
K. Rahner
Les apparitions sont possibles parce que Dieu est libre de devenir perceptible à l’esprit créé non seulement par ses œuvres, mais aussi par sa Parole, même si sa révélation maximale et pleine a eu lieu en Christ. Nier cette possibilité n’a pas de fondement théologique solide.
La position de Benoît XIV, selon laquelle les apparitions ne devraient être accordées qu’une foi humaine, est, pour Rahner, insuffisante car trop négative : dans la pratique, on nie la possibilité de les considérer dans leur signification théologique et leur éventuelle nécessité pour l’Église. Au moins pour le visionnaire et pour ceux qui prennent connaissance des apparitions, il faudrait reconnaître un devoir de foi : si Dieu s’est véritablement manifesté, naît le devoir d’écouter, d’obéir et de croire.
Sans perdre de vue la valeur relative des apparitions par rapport à la révélation publique, Rahner propose de trouver un contexte positif pour les situer, ce qui, pour lui, est la théologie des charismes, souvent négligée et considérée comme un privilège uniquement de l’Église primitive. La vocation prophétique demeure toujours présente dans l’Église. Le tissu idéal des révélations est dans la vie spirituelle et mystique : elles seraient une irradiation et un reflet de l’événement mystique central.
Volken
Dans son ouvrage de 1961, tout en suivant la pensée de la scolastique, l’auteur se propose de faire une synthèse théologique sur le thème des apparitions, qui ponctuent la vie de l’Église depuis ses origines. Une partie essentielle traite du discernement interne, avec un examen attentif du contenu, du sujet, de la manière et des circonstances des apparitions, et du discernement externe, qui consiste en un miracle et dans l’autorité de l’Église. Pour Volken, l’adhésion aux apparitions est un acte de foi théologique. Il regrette qu’elles soient peu prises en considération dans l’Église, en partie à cause de la négligence relative à la question des charismes.
Théologie pré-concile des apparitions
Parmi les auteurs, on distingue René Laurentin avec son vaste article dans le N.D.M., dans lequel il distingue entre révélation fondatrice et révélations particulières et regrette les mesures restrictives en vigueur dans l’Église. Il considère, avec Rahner, que l’adhésion aux apparitions relève du domaine de la foi théologique non seulement pour le visionnaire, mais aussi pour ceux qui reçoivent son témoignage. Avec ses apparitions, Marie semble avoir eu la mission de préserver les charismes à une époque où ils sont négligés ou réprimés.
Le Concile Vatican II, avec sa doctrine sur les charismes, qui doivent être accueillis avec gratitude et réconfort, invite à surmonter ce comportement sévère et répressif envers les visionnaires, prédominant dans l’Église pendant la période post-tridentine.
Stefano de Fiores, dans l’article «Fátima» du N.D.M., décrit les constantes des apparitions mariennes :
- Le sentiment de présence, par lequel le visionnaire est convaincu de maintenir un contact immédiat avec l’objet qui s’est manifesté,
- La présence d’un message prophétique, apocalyptique, sapientiel,
- La présence de signes de divers types qui accompagnent les apparitions.
Il y a des raisons valables pour une plus grande sensibilité envers les apparitions : a) la conscience de la présence opérante du Saint-Esprit dans l’Église, b) l’approfondissement du concept biblique de révélation, selon lequel elle n’est pas une simple transmission de vérités abstraites ou d’idées, mais consiste en des événements et des paroles intimement unis, c) l’harmonie entre la foi et la vision : la foi n’a pas besoin de signes et de visions car elle repose essentiellement sur le Christ, mais rien n’empêche qu’il se révèle à plusieurs reprises, comme le témoigne le Nouveau Testament, d) la piété populaire conduit à réévaluer le sensus fidelium comme lieu théologique, car elle considère les apparitions comme une parole prophétique pour notre temps.
Perspective synchronique : psychologie des apparitions
Apparitions et hallucinations
Durant l’apparition, le témoin perçoit une réalité objective, tandis que l’hallucination est une perception sans objet. C’est la différence fondamentale entre apparition et hallucination, même si les mécanismes peuvent sembler similaires. Cette perception d’une réalité objective ne semble pas être « corporelle » au sens propre du terme, mais une perception subjective qui se réalise par un influx de Dieu sur les organes sensoriels, sans présence locale objective de l’objet pour qu’il puisse être vu. En pratique, l’apparition peut être considérée comme une vision imaginaire suscitée par Dieu et accompagnée d’un vif sentiment de présence de l’objet en question.
Besoins psychologiques et apparitions
La psychologie se demande quels besoins les apparitions répondent et en identifie trois :
a) besoin de faits constatables : l’obscurité de la foi est très douloureuse et les fidèles ont besoin de faits, de représentations concrètes, existentielles et objectives de l’intervention de Dieu dans le monde
b) besoin de protection et d’émotivité religieuse : les apparitions ne sont pas des faits dépersonnalisants, mais des appels qui touchent la sensibilité et des aspects vitaux
c) besoin de sécurité : le monde moderne inquiet vit l’angoisse face à des évolutions continues et à des forces matérielles incontrôlables.
Les apparitions selon Drewermann
Cet érudit consacre une large partie de ses travaux au phénomène et considère les apparitions, visions, etc. comme des cas de représentation autor-projective de l’inconscient, où se projette un mode de transmettre et de raconter une histoire «réelle» au sens historique. Les apparitions seraient donc des projections d’une vérité psychique dont l’origine remonte aux couches profondes de la psyché humaine. Pour l’hermenéutique des apparitions, trois notions sont importantes :
a) la résistance et l’angoisse de l’homme face aux visions reflètent un besoin psychologique, exprimant la peur de perdre irrévocablement son identité propre,b) les apparitions et visions sont des symboles condensés, non des récits historiques, c’est-à-dire des expériences comprimées qui trouvent une libération dans le langage symbolique psychique. Pour les comprendre, la voie est la reconstitution symbolique,c) comme les expériences visionnaires suivent des processus de la psychodynamique humaine, il ne faut pas céder au surnaturel qui les identifie à Dieu, à la Vierge, etc., car ce seraient des idéalisations d’images paternelles et maternelles enracinées dans la psyché. Drewermann reconnaît toutefois aux visions une vérité théologique, car Dieu y infunde le sens de sa proximité.
Drewermann distingue théologiquement l’apparition, qui comporte un lourd devoir vocacional à accomplir, de la vision, dont le but est seulement l’expérience du divin. Il a le mérite d’insérer l’expérience humaine, y compris les apparitions, dans le cercle herméneutique de la théologie, en revalorisant les symboles et les archétypes et en dénonçant la répression des visions considérées comme saintes par les théologies catholiques et protestantes.
Réflexion psychothéologique de Vergote
La psychiatrie a émis des doutes sur les apparitions, tant parce qu’elles ressemblent à des hallucinations de malades mentaux qu’en raison de l’approche rationniste a priori selon laquelle Dieu ne pourrait pas intervenir directement dans le monde. Des études récentes montrent qu’au-delà des similitudes (les deux voient et entendent ce que les autres ne perçoivent pas), il existe une différence profonde entre la personnalité psychotique et un voyant. Le voyant est une personne affectivement motivée, saisie par des données surnaturelles à tel point que, à certains moments, l’invisible s’impose avec une densité de présence effective, pouvant être contemplé et compris. La procédure, selon Vergote, est similaire à celle du rêve, qui découle de puissantes motivations affectives et prend la forme d’images et de modèles présents dans la mémoire, trouvant une satisfaction imaginaire qui inclut une sensation de réalité.
La valeur surnaturelle des visions serait garantie par trois principes : le contenu de foi reconnu par la communauté chrétienne, le désir d’union intime avec la réalité divine, et l’intervention préternaturelle ou surnaturelle de Dieu, qui s’intègre à la réalité humaine. Les visions sont définies par Vergote comme des charismes qui deviennent souvent des signes de Dieu pour les hommes, comme le montrent les pèlerinages, les conversions et les prières qu’elles suscitent.
Orientations de la psychologie transpersonnelle
Les sciences humaines s’intéressent également aux apparitions. Jean Dierkens soutient qu’elles ne sont pas un phénomène exclusivement religieux ni pathologique, mais qu’elles doivent être étudiées dans le vécu d’actes normaux qui posent des problèmes, de manière analogue à la création artistique et à l’activité onirique.
Perspective synchrone : approche socioanthropologique
Pour comprendre les apparitions, il est nécessaire d’étudier le contexte des interactions sociales, sans lequel on ne peut saisir le développement du phénomène. L’Américain Carroll observe que, bien que les apparitions aient une grande importance pour de nombreux catholiques, elles ont reçu peu d’attention des sociologues de la religion. Il faudrait également étudier le processus de réception, d’appropriation et d’acculturation par des groupes ou par le peuple, qui caractérise les apparitions.
D’Ambrosio relie les apparitions mariennes des deux derniers siècles à la situation dramatique de l’Europe, secouée par des révolutions économiques et sociales qui remettent en question le destin du catholicisme et les preuves religieuses traditionnelles. Certains érudits voient dans les apparitions mariennes une tonalité émotionnelle, sentimentale et taumaturgique, en opposition à la pastorale liturgique qui a souvent rapidement liquidé les formes populaires de vie chrétienne. Selon Apolito, professeur d’anthropologie culturelle à Salerne, c’est l’acceptation sociale des apparitions qui détermine également leur validité. Si l’on accentue collectivement le refus, les visionnaires seraient codifiés comme des visionnaires, des rêveurs et des imposteurs.
La procédure canonique
La question de l’approbation ou de la répression des charismes est aussi ancienne que l’Église elle-même. Paul lui-même a dû intervenir à Corinthe en défense des charismes. Les Pères se sont divisés, certains comme Saint Cyprien étant favorables aux charismes, tandis qu’Augustin ne leur accordait pas d’importance.Le Concile de Latran V (1516) a approuvé des mesures restrictives concernant les apparitions et les révélations, afin de protéger l’Église de la prolifération de visions à une époque perçue comme sombre, pieuse et agitée. On a estimé nécessaire que la Sé Apostolique juge les faits et, dans tous les cas, conseille l’ordinaire du lieu de se entourer de personnes compétentes avant de rendre un jugement.Le Concile de Trente (1563) a renouvelé cette prudence, l’étendant aux images considérées comme prodigieuses et enseignant qu’aucun miracle ne pouvait être admis sans reconnaissance de l’évêque.Au XVIIIe siècle, le pape Benoît XIV a été le premier à définir de manière plus formelle le statut des apparitions, en relativisant souvent leur valeur exagérée et en établissant le rôle du Magistère dans ce domaine. Il affirmait que l’autorisation de l’Église est un consentement pour que la révélation soit rapportée aux fidèles pour leur édification, mais qu’elle ne peut recevoir l’assentiment de la foi catholique, seulement de la foi humaine. Cette position est restée substantiellement inchangée jusqu’à aujourd’hui. Il n’existe pas de traité spécifique sur le sujet, ni le Code de droit canonique de 1917 ni celui de 1983 ne traitent directement de la question.Selon une note de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi du 25 février 1978, les évêques doivent suivre des critères de discernement : examen minutieux des faits, vérification de l’orthodoxie, c’est-à-dire de la conformité des messages avec l’enseignement de l’Église, constatation de la transparence des événements au service de l’Église, examen des signes par lesquels Dieu confirme son action, vérification de la santé et des éventuelles pathologies des visionnaires par une commission appropriée, évaluation des fruits de la conversion et du retour à Dieu, reconnaissance ou non de l’origine surnaturelle des faits.Attitudes spirituelles face aux apparitions
Enthousiasme et même fanatisme
De nombreux fidèles, toujours en quête du merveilleux et de l’extraordinaire, ont du mal à respecter la hiérarchie réelle des valeurs de la foi. Beaucoup se rendent dans les lieux des apparitions, mais s’opposent à l’Autorité de l’Église, ne participent pas à la liturgie ou ne s’approchent pas des sacrements.Indifférence et passivité
D’autres chrétiens, imprégnés d’attitudes et de méthodes scientifiques typiques de l’époque actuelle, ressentent presque un malaise face à des événements extraordinaires, qu’ils considèrent, non comme un don de Dieu, mais comme un obstacle et une perturbation.Ces deux attitudes, l’enthousiasme et l’indifférence, sont des extrêmes à éviter. La posture optimale est un discernement actif, une ouverture prudente et une réception sage. Une fois la sérieux du phénomène établi, il convient d’accepter avec gratitude le charisme des visionnaires et d’approfondir le sens des apparitions qu’ils ont vécues.Du point de vue théologique, les apparitions sont valorisées dans des articles et études, elles entrent dans des dictionnaires et traités de théologie et de mariologie. Leur statut ne se limite plus uniquement au critère négatif qui les distingue de la révélation biblique, mais inclut leur valeur en tant qu’interventions divines dans l’histoire, à recevoir par la foi divine, et comme un charisme prophétique projeté vers l’avenir de l’Église et du monde. La théologie découvre dans les apparitions l’amour de Dieu pour nous, qui désire se manifester à travers l’icône maternelle de Marie.Du point de vue des sciences humaines, les apparitions ont tendance à être classées non comme des phénomènes pathologiques, mais plutôt comme des phénomènes non communs, mais parfaitement normaux, de la créativité artistique. Elles jouent un rôle archétypal et symbolique de grande profondeur. La sociologie étudie également les processus de constitution et de réception des apparitions.Du point de vue de la procédure canonique, il convient de reconnaître qu’il existe un vide législatif non comblé par le droit en vigueur. L’ampleur du phénomène exige que ce vide soit comblé, les évêques, confrontés directement à ces réalités, le réclament.Du point de vue de la spiritualité, on adopte une attitude plus positive et sereine face aux apparitions, en tempérant à la fois l’enthousiasme acritique et le scepticisme rationaliste.Pour situer théologiquement le phénomène des apparitions, le chapitre VIII de Lumen Gentium du Concile Vatican II offre le cadre doctrinal essentiel sur Marie dans l’économie du salut.Approfondissez les études : explorez la Mariologie, la Théologie mariane, les Apparitions mariennes et la Formation post-universitaire en Mariologie.Pour approfondir l’étude théologique et interdisciplinaire des apparitions mariennes, consultez l’Encyclique Redemptoris Mater du Pape Jean-Paul II.Master en Mariologie
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