Nourriture qui ne se corrompt pas : Marie et le travail pour l’éternité

Cibo que não perece: Maria e o trabalho para o eterno

Operamini non cibum qui perit, sed qui permanet in vitam aeternam.
Jo 6,27

Après la multiplication des pains, les foules traversèrent le lac à la recherche de Jésus. «Quand vous m’avez cherché, ce n’était pas à cause des signes que vous avez vus, mais parce que vous avez mangé les pains et vous êtes rassasiés» (Jo 6,26). Jésus inverse le regard : ne travaillez pas pour le pain qui périt, mais pour celui qui dure pour la vie éternelle. Cet appel à la conversion du désir, de l’immédiat à l’éternel, du périssable au durable, trouve en Marie sa figure la plus parfaite : elle qui n’a jamais été satisfaite de moins que Dieu, qui n’a jamais échangé l’éternel contre le temporaire, est le modèle de l’existence orientée vers la nourriture qui ne périt pas.

I. La distinction des désirs : du pain qui périt au pain qui dure

La psychologie spirituelle sous-jacente à Jo 6,26-27 est subtile et exigeante : Jésus ne condamne pas le désir de pain. Le désir de survie et de bien-être physique est légitime et a été créé par Dieu. Ce que Jésus condamne, c’est la fixation sur le pain comme fin en soi, l’idolâtrie de la satiété immédiate qui oublie l’horizon éternel. Le désir d’une vie pleine, d’une vie éternelle, doit orienter et subordonner tous les autres désirs, sans les annuler, mais en leur donnant leur juste place dans la hiérarchie des fins.

Ignace de Loyola, dans les Exercices Spirituels, a appelé cette ordonance des désirs le principe fondamental de la vie chrétienne : «L’homme est créé pour louer, honorer et servir Dieu Notre-Seigneur et, par là, sauver son âme. Et toutes les autres choses sur la face de la terre sont créées pour l’homme et pour qu’il s’en serve dans la poursuite de son but» (§23). Ce «principe et fondement» ignacien est précisément la logique de Jo 6,27 : tout a sa valeur, mais tout n’a pas la même valeur, et la vie chrétienne est l’art d’ordonner les désirs selon l’éternel. Marie, en qui le «désir de Dieu» était absolu et sans rival, est le modèle vivant de cette ordonance que Ignace a systématisée théologiquement.

La distinction entre le pain qui périt et le pain qui dure a également une dimension culturelle et sociale. Jésus s’adresse à une foule qui cherche un aliment matériel, un besoin légitime et urgent. Mais en pointant vers le « pain qui dure », il ne nie pas la nécessité matérielle : il l’intègre dans une perspective plus large. La théologie sociale catholique, de Léon XIII à François, a appris de cette dialectique : l’Église qui ne se préoccupe que du pain du corps oublie la dimension la plus profonde de l’être humain. L’Église qui ne se soucie que du pain spirituel ignore les besoins concrets des nécessiteux. Marie, qui a nourri son Fils de son lait et qui l’a accompagné jusqu’au Calvaire, est le modèle d’une maternité qui prend soin à la fois du corps et de l’âme.

La séquence narrative est importante : les foules qui ont traversé le lac « parce qu’elles avaient mangé les pains » (Jo 6,26) sont exactement les mêmes foules qui venaient d’être rassasiées par le signe des cinq pains. Leur recherche de Jésus n’est pas de mauvaise volonté : c’est une logique humaine naturelle. Le problème ne réside pas dans le désir d’être rassasié. Il réside dans l’incapacité de passer du signe à la réalité, du miracle eucharistique au Pain qui le précédait. Jésus ne les rejette pas pour qu’ils cherchent le pain : il les invite à chercher davantage, à ne pas se contenter de moins que Dieu peut donner.

II. Le « travail » de Marie : le fiat comme ‘praxis’ permanente

Le verbe grec ergazesthe, « travaillez », implique une praxis continue, pas un geste ponctuel. L’exhortation de Jésus n’est pas pour un acte sporadique de dévotion ou de conversion temporaire. Elle est pour une orientation constante et persistante de l’activité humaine vers l’éternité. Le « travail » pour le pain éternel n’est pas quelque chose que l’on fait lors des moments de prière puis que l’on oublie : c’est la trame d’une vie entière orientée vers l’horizon de la vie éternelle. C’est une qualité de l’intention qui transforme toute action ordinaire en action orientée vers Dieu.

La vie active de Marie, telle que la tradition la décrit, a été vécue entièrement dans cette orientation. Du *fiat* de l’Annonciation à la visite à Isabelle enceinte, de la pèlerinage à Bethléem à la fuite en Égypte, des trente ans de vie commune à Nazareth jusqu’à sa présence dans les moments décisifs du ministère public, du Calvaire au Cenacle, chaque geste de Marie est « *travail pour l’éternel* ». Chaque action de Marie, aussi quotidienne et prosaïque puisse-t-elle paraître, était orientée par le « *pain qui ne périt pas* » : elle s’occupait du Fils, nourrissait la famille, participait à la vie de la communauté juive de Nazareth, et tout cela comme expression concrète de son *fiat* permanent à la volonté de Dieu.La spiritualité de la vie ordinaire, développée par Charles de Foucauld et par des auteurs comme Jean-Pierre de Caussade, a trouvé en Marie son modèle biblique le plus naturel. Les « *trente ans de Nazareth* », la longue vie cachée de Jésus avec Marie avant le ministère public, sont le paradigme de la sainteté dans la vie quotidienne : ce ne sont pas des années de préparation pour la « *vie réelle* », mais elles-mêmes la vie réelle, le « *travail pour l’éternel* » qui se réalise dans l’humilité du quotidien. Marie, qui a vécu ces trente ans aux côtés du Fils, dans les gestes les plus simples et les plus répétés, a sanctifié définitivement le travail ordinaire comme chemin de sainteté.Le Concile Vatican II, dans la *Lumen Gentium* (n. 41), affirme que « *tous les fidèles, quelle que soit leur condition de vie, sont appelés à la plénitude de la vie chrétienne et à la perfection de la charité* ». Cette appel universel à la sainteté, l’un des héritages les plus importants du Concile, trouve en Marie son fondement et son modèle : elle qui a trouvé la sainteté non dans des gestes extraordinaires ni dans des visions mystiques, mais dans la fidélité au « *travail pour l’éternel* » dans la vie la plus ordinaire possible, est le témoignage le plus convaincant que la sainteté est à la portée de tous.Jo 6,27 conclut avec une affirmation christologique fondamentale : « car c’est le Père, Dieu, qui a mis son sceau sur lui ». Le Fils est le porteur du « sceau » du Père, la marque de l’authenticité divine, le signe qui atteste que sa mission provient de Dieu et non d’une initiative humaine. Le « sceau » de Dieu est la garantie que l’Envoyé parle avec autorité divine et que le pain qu’il offre est véritablement la nourriture éternelle qu’il promet d’être.La théologie mariale de François de Sales et de Jean Eudes a vu en Marie la créature la plus « marquée » avec le sceau de Dieu parmi tous les humains. Sa Immaculée Conception, sa Maternité Divine, son Assomption, ces privilèges ne sont pas des ornements arbitraires de la piété populaire, mais des expressions du « sceau » que le Père a apposé sur Marie en vue de sa mission unique. La Kecharitōménē de Lc 1,28, « qui fut remplie de grâce », est l’équivalent marial du « marqué avec son sceau » de Jo 6,27 : Marie a reçu le sceau divin de la grâce pleine car elle a été choisie pour la mission la plus élevée qu’une créature puisse avoir.L’authenticité de la mission de Marie, tout comme celle du Fils, ne repose pas sur des qualités naturelles propres, mais sur ce qu’elle a reçu du Père. Voici l’une des leçons les plus importantes de la mariologie pour la spiritualité : l’efficacité du témoignage chrétien ne vient pas de nos capacités naturelles, mais de la fidélité au « sceau » de grâce que nous recevons au Baptême. Comme Marie, chaque chrétien est appelé à travailler « pour le pain qui ne périt pas » non pas parce qu’il est naturellement capable de cela, mais parce qu’il a été « marqué avec le sceau » de l’Esprit (cf. Ef 1,13) qui rend possible ce qui naturellement serait impossible. La coopération de Marie dans la Rédemption, thème développé par Scheeben, De la Taille et Galot, ne remplace pas l’œuvre unique et irrépétible du Christ, mais en découle et y converge. Marie travaille « pour le pain éternel », précisément parce qu’elle a été « marquée » avec le sceau du Père pour cette mission. Son « travail » est toujours un travail « avec » et « en » Christ, qui est le seul à porter le sceau du Père en sens plein. Cette subordination ne diminue pas Marie. Elle l’élève à une participation la plus intime possible à l’œuvre du Fils, à partir de sa condition de créature.IV. L’eucharistie comme « pain qui ne périt pas »Dans le contexte eucharistique où s’inscrit toute la pericope, Jo 6 est le grand discours eucharistique du quatrième Évangile, le « pain qui dure pour la vie éternelle » est, en premier lieu, le Christ dans l’Eucharistie. L’Eucharistie est la nourriture qui transforme le temps en éternité, qui introduit le « déjà » de la vie éternelle dans le « pas encore » de l’existence historique. Celui qui mange le Pain eucharistique participe, de manière réelle et non seulement symbolique, à la vie éternelle du Fils ressuscité. La dimension escatologique de l’Eucharistie, soulignée par Henri de Lubac dans Corpus Mysticum, est inséparable de sa dimension sacramentelle.Marie, « femme eucharistique » (Jean-Paul II, Ecclesia de Eucharistia), est la figure de ce mode d’existence qui fait de la réception de l’Éternel le centre de toute activité. Sa vie à Nazareth, apparemment la plus ordinaire des vies, a été une vie orientée eucharistiquement : le « pain » qu’elle préparait pour le Fils était le même corps qui un jour deviendrait le Pain de l’Eucharistie. Cette continuité entre le pain maison de Nazareth et le Pain eucharistique de la Cène, continuité qui passe par le même corps de Jésus, est l’un des mystères le plus tendrement humains de la foi chrétienne, et Marie en est le point de connexion vivant.

L’intercession de Marie dans l’Eucharistie, exprimée liturgiquement dans le Communicantes du Canon romain, est l’extension de sa maternité au domaine du « pain éternel ». À chaque Eucharistie, Marie intercéde pour que ses enfants ne se contentent pas du pain qui périt, des satisfactions immédiates, des confortes passagers, des succès terrestres, mais qu’ils travaillent pour le pain qui dure. Cette intercession n’est pas passive : elle est active et maternelle, comme elle l’a toujours été à Caná lorsqu’elle a dit « ils n’ont plus de vin », et comme elle l’est toujours lorsqu’elle présente au Fils les besoins de ses enfants spirituels.

La conclusion de cette section de l’Évangile, « Que ferons-nous pour accomplir les œuvres de Dieu ? Cette est l’œuvre de Dieu : croire en celui qu’il a envoyé » (Jean 6, 28-29), résout la question du « travail » dans une direction surprenante : l’œuvre que Dieu demande n’est pas une performance ascétique ou morale, mais la foi en l’Envoyé. Marie, qui a cru, la Kecharitōménē qui a dit fiat, a accompli la plus parfaite des « œuvres de Dieu » précisément parce que sa foi était totale. Et c’est cette foi totale, cette ouverture sans réserve à l’Envoyé de Dieu, qui constitue le modèle le plus élevé du « travailler pour le pain qui ne périt pas ».

Que Marie, qui a consacré toute sa vie au seul travail qui dure, nous aide à orienter nos désirs et nos énergies vers le Pain qui descend du Ciel et qui nous accompagne en ce temps pascal.

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