Et le mont Sinaï et Marie

Le parallèle typologique : Marie comme « nouveau mont Sinaï », la Shekinah (Exode 19-20) et les quatre variations de la tradition patristique
Le parallèle entre le mont Sinaï et la personne de Marie, présentée comme le « nouveau mont Sinaï » sur lequel la « demeure » de Dieu, la Shekinah, est descendue, est remarquable. Il existe au moins quatre variations de ce thème :– À Marie est attribué le Psaume 68,17 : « Pourquoi enviez-vous, montagnes élevées, le mont que Dieu a choisi pour sa demeure ? ». Autrefois, ce mont était le Sinaï. Aujourd’hui, c’est Marie : elle est le mont que Dieu a choisi comme sa demeure.– Le mont Sinaï, couvert par une nuée (Exode 19,16), est une figure de Marie, enveloppée par la nuée mystique du Saint-Esprit qui descend sur elle à l’Annonciation.– Saint Jacques de Saroug (d. 521), auteur syrien, compare le rôle de Moïse sur le Sinaï à celui de l’ange Gabriel à Nazareth. Il écrit : « De même qu’il annonça au peuple la descente du Très-Haut sur le mont, et qu’après s’être purifiés, le Père descendit sur la montagne, de même l’Annoncateur [Gabriel] apporta la nouvelle à la Fidèle [Marie], et après l’avoir écoutée, elle se prépara, et il habita en elle ».– Les Pères de l’Église soulignent souvent la différence entre les deux « descentes ». Sur le Sinaï, Dieu descendit dans une nuée sombre, avec des tonnerres et des éclairs (Exode 19,18-20). Cette théophanie était remplie de crainte. En raison de l’imperfection de l’esprit de son peuple, Dieu se révéla dans un cadre de crainte sacrée, comme le « Roi de majesté effrayante ». À Nazareth, après la réalisation des préparatifs millénaires de l’Ancien Testament, Dieu descendit silencieusement sur Marie. La Parole prit résidence en elle comme sur une montagne spirituelle. Il descendit paisiblement, doucement et miséricordieusement. Saint Éphrem (d. 373) place sur les lèvres de Marie, à propos de son Fils : « Comme le mont Sinaï, je t’ai reçue, et je n’ai pas été consumée par ton feu violent, car tu as caché ce feu pour ne pas me nuire. Et ta flamme n’a pas brûlé, que les séraphins ne puissent contempler ».Le cantique des cantiques : l’interprétation rabbinique et patristique des versets reliant le Sinaï et Nazareth
Une deuxième manière de relier le Sinaï et Nazareth est suggérée par la manière dont certains versets du Cantique des Cantiques sont interprétés par les maîtres du judaïsme (les rabbins) et par les Pères de l’Église. Les rabbins appliquent ces versets au « fiat » d’Israël au Sinaï, tandis que les Pères de l’Église les rapportent au « fiat » de Marie à Nazareth. Trois cas illustrent cette convergence herméneutique :Ct 1,2 : «Baisse-moi de ses baisers la bouche !»
La tradition juive associe souvent ce verset à la révélation divine au mont Sinaï : là, le Seigneur-Époux « baisa » Israël-Épouse par les baisers de sa bouche. Il lui parla face à face, lui donnant la Torah. Certains Pères de l’Église appliquent les Psaumes 1,2 à l’Église et à Marie. Ils affirment que l’Époux-Christ « baisa » l’Épouse-Église au moment de l’Annonciation, lorsque la Parole descendit dans le ventre virginal de Marie. Dans ce ventre, l’Époux-Christ et l’Épouse-Église devinrent une seule chair et une seule personne. Au Moyen Âge, on affirmera que Dieu baisa Marie de ses baisers lorsqu’le Saint-Esprit descendit sur elle à Nazareth.
Ct 1,12 : «Tant que le roi est assis à sa table, mon nard dégage son parfum»
Le célèbre rabbin Juda b. Ilai (m. 150) a donné l’interprétation suivante de ce verset : «Tant que le Roi des rois, le Saint, béni soit-il, était assis à sa table dans les cieux, Israël dégageait son parfum devant le mont Sinaï, et disait : ‘Tout ce que l’Éternel a dit, nous le ferons et nous l’écouterons’ (Ex 24,3.7)». Écoutons maintenant Ruperte de Deutz (m. 1130), qui avait des contacts intimes avec les rabbins de son époque :
«Tant qu’il était dans le sein, c’est-à-dire dans le cœur du Père, il a regardé ma humilité depuis ces hauteurs extrêmes. C’est ce que je dis : ‘Tant que le roi était couché, mon nard dégageait son parfum’… Le lit du roi, en effet, n’est-il pas le cœur ou le sein du Père ?… ‘Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu’ (Jean 1,1-2). Tant qu’il était ainsi, ‘mon nard dégageait son parfum’, et il fut ravi par ce parfum et descendit dans mon sein».
Ct 2,14 : «Mon colombe, qui te cache dans les crevasses de la roche…, montre-moi ton visage, fais-moi entendre ta voix, car ta voix est douce, et ton visage est beau»
Le célèbre rabbin Akiva (m. 135) interprétait ce verset en relation avec Israël au Sinaï, lorsque le peuple se rassembla aux pieds de la montagne sacrée pour recevoir la Loi. L’Éternel s’exclame : “Ma colombe, fais-moi entendre ta voix“. Cela se réfère à ce qu’ils dirent avant que les commandements ne soient donnés, comme il est écrit : ‘Tout ce que l’Éternel dit, nous le ferons et nous l’écouterons’ (Ex 24,7)”. Maintenant, passons à ce célèbre passage de Saint Bernard (m. 1153), écrit comme commentaire sur l’Annonciation :
« Vierge, donne immédiatement ta réponse. Dame, prononce la parole que la terre, l’enfer et le ciel attendent. Le même ‘Roi’ et Seigneur de toutes choses, comme ‘il désire sa beauté’, il désire aussi une réponse affirmative de ta part : c’est dans cette réponse qu’il entend sauver le monde. Tu l’as comblé en restant silencieuse, il sera encore plus comblé par ta parole, car il l’appelle du ciel : ‘Femme belle parmi les femmes, fais-moi entendre ta voix’ [c’est-à-dire le ‘fiat’]. Donc, si tu fais en sorte qu’il entende ta voix, il nous montrera notre salut».
Saint Bernard connaissait-il l’exégèse juive ?
Nous ne disposons pas d’informations suffisantes pour résoudre cette question. Le Saint Docteur réprouvait sévèrement ceux qui persécutaient les Juifs ou, pire encore, commettaient des violences physiques contre eux, allant jusqu’à les tuer. De plus, l’abbaye de Clairvaux, où résidait Saint Bernard, se trouvait à environ 70 km au sud-est de Troyes, où il y avait une communauté juive florissante et célèbre, où le célèbre rabbin Salomon ben Isaac, connu sous le nom de Rashi (m. 1105), enseignait.
L’humilité du Sinaï dans l’ancien judaïsme et la pauvreté de Marie : Lc 1,48 et l’élection du plus petit comme lieu de la médiation divine
Le Mont Sinaï, en tant que mont sacré de l’Alliance entre Dieu et Israël, est l’objet de nombreux commentaires dans l’ancien judaïsme non biblique. En particulier, ce motif attire l’attention : pour donner la Torah, Dieu a choisi le Sinaï parce qu’il est le plus humble, le plus bas de tous les monts, et il rejette les plus élevés. Devant une telle affirmation, le chrétien pense naturellement au verset du “Magnificat“, où Marie exalte le Seigneur, “parce qu’il a regardé l’humilité de sa servante” (Lc 1,48), tout en abaissant les orgulieux, les puissants de leurs trônes et en laissant les riches partir les mains vides (Lc 1,51-53).
Textes juifs
Le Psaume 68:16-17, dans son original hébreu, déclare : “Montagne de Dieu, montagne de Basan, sommet majestueuse, montagne de Basan. Pourquoi, montagnes de sommet élevé, montagnes choisies par Dieu pour y établir sa demeure ? L’Éternel y habitera pour toujours.“
Le Targoum (ou version araméenne de la Bible hébraïque) a réinterprété les versets 8-20 du même psaume en les appliquant à la théophanie du Sinaï, c’est-à-dire à la révélation de la Torah. En particulier, les versets 16-17 sont paraphrasés ainsi : “Mont Moriá, lieu où les Pères adoraient l’Éternel, a été choisi pour y construire la maison du Sanctuaire [le Temple], et le Mont Sinaï pour la remise de la Loi. Le Mont Basan, le Mont Tabor et le Mont Carmel ont été rejetés. Ils ont une protubérance, comme le Mont Basan. Dieu a dit : ‘Pourquoi vous agitez-vous, montagnes ? Je n’ai pas voulu donner ma Loi aux montagnes fièrement dressées et altérées. Voici que le Mont Sinaï est humble. La parole de l’Éternel a fait reposer sur lui sa Shekinah…’“
Deux éléments sont présentés dans la réinterprétation targumique du psaume cité ici :
- Pour donner sa Torah, Dieu a choisi le Mont Sinaï parce qu’il est bas, humble.
- Il a rejeté le Basan, le Tabor et le Carmel, parce qu’ils sont fièrement dressés et altérés.
L’attitude de mépris dont ils font preuve est comparée à une “protubérance“. De même qu’aucun homme “protubérant” ne pouvait exercer un rôle sacré (cf. Lévitique 21,17-20), le comportement arrogant des montagnes mentionnées est considéré comme une “protubérance“, c’est-à-dire un défaut physique qui les rendait incapables de remplir un service liturgique : elles ne pouvaient pas se rapprocher de Dieu, ne pouvaient pas être le récipiendaire de Sa demeure.
Le midrash sur les livres des Psaumes et des Proverbes poursuit dans la même veine, offrant de nouvelles élaborations sur les deux thèmes mentionnés par le Targum. Le midrash sur le Psaume 68, utilisant Rabi Nattan (m. 180 ap. J.-C.), met en scène le Tabor, le Carmel et le Sinaï.
Le Tabor déclare : « Il est juste que la Shekinah repose sur moi. Je suis le plus élevé de tous les montagnes, et même les eaux du déluge ne m’ont pas submergé. » Le Carmel, en réponse, revendique cette gloire pour lui-même : « … j’ai pris place au milieu de la mer Rouge, et grâce à mon aide, les fils d’Israël ont pu la traverser. »
L’Éternel répond alors : « L’arrogance de vous-mêmes est une tache qui vous a déjà rendus indignes de ma Shekinah. Ni l’un ni l’autre de vous ne le mérite. Le Sinaï, en revanche, est « la montagne que Dieu a choisie pour Sa demeure » (Psaume 68,17). Le Seigneur dit : « Je ne désire habiter que sur le Sinaï, car le Sinaï est le plus bas parmi vous. L’Écriture déclare : “En lieu haut et saint, je demeure, mais aussi avec les opprimés et les humbles” (Isaïe 57,15). Et encore : “L’Éternel a élevé le humble, mais il abaisse les arrogants” (Psaume 138,6). »
Dans le Livre des Proverbes (29,23), on trouve cette maxime : « L’orgueil de l’homme mène à l’humiliation, mais l’humble de cœur obtient l’honneur. » Pour illustrer sa signification, le principal midrash sur le Livre de Nombres présente cinq exemples où deux comportements sont comparés : l’un d’orgueil et l’autre d’humilité. Les quatre premiers impliquent un duo de personnes :
- Adam, qui désobéit au commandement divin au Jardin d’Éden (Genèse 3,22), et Abraham, qui se humilie devant l’Éternel (Genèse 18,27).
- Le Pharaon, qui refuse d’écouter la voix de l’Éternel (Exode 5,2), et Moïse, qui accepte d’exécuter une demande du Pharaon (Exode 8,5. 9,29).
- Amalek, qui insulte les Israélites (Deutéronome 25,18), et Josué, qui le vainc (Exode 17,13).
- Joseph, qui se vante de son autorité (Genèse 44,24), et Juda, qui se courbe devant lui, demandant la restitution de Benjamin (Genèse 44,18.32.33).
Le cinquième exemple mentionne un dialogue imaginaire entre trois montagnes (Tabor, Carmel et Sinaï) au moment où l’Éternel décida de donner sa Torah : “Le Tabor et le Carmel se présentèrent des confins du monde, se vantant en disant : ‘Nous sommes hauts, et le Saint, béni soit-il, placera la Torah sur nous’. Mais l’humile de cœur obtient l’honneur (Pro 29,23). Ces paroles s’appliquent au Sinaï, qui s’est humilié, disant : ‘Je suis bas‘. Par conséquent, le Saint, béni soit-il, a fait reposer sa gloire sur lui, et la Torah a été donnée au sommet de la montagne, accordant à la montagne le privilège de recevoir toute cette gloire, comme il est dit : ‘L’Éternel descendit sur le mont Sinaï‘ (Ex 19,20)”.
Le lecteur chrétien associe naturellement ces variations juives sur l’humilité et la basesse du Sinaï à Luc 1,48.51-53. Même dans le mystère de l’Incarnation, Dieu utilise la même stratégie. Il considère la pauvreté de Marie, sa servante, et abaisse les prétentions de ceux qui se croient en sécurité.
Il convient de se demander si Luc, ou la source qu’il a transcrit, était au courant de ces méditations juives sur l’humilité du Sinaï : sont-elles antérieures ou postérieures aux Évangiles ? Le démontrer est difficile, bien qu’il soit certain que certains motifs exprimés dans le Targum du Psaume 68 étaient connus dans la tradition deutéro-paulinienne d’Éphésiens 4,8. Pour les besoins spécifiques de notre thème, il suffit de noter la claire affinité entre la perspective juive et chrétienne, où le Seigneur, Dieu de l’Alliance unique, trouve satisfaction dans l’humilité du Sinaï et dans l’humilité de Marie.
Du Sinaï à Nazareth : la localisation extra-palestine du Sinaï et l’universalité du salut pour les Gentils
Le Sinaï, comme certaines voix du judaïsme ancien l’observaient déjà, est situé en dehors de la terre promise de Palestine. Bien qu’il ne se trouve pas dans la terre sainte, Dieu a choisi cette montagne pour offrir à Israël son plus grand don, qui est la Torah.
Pourquoi Dieu a-t-il adopté cette stratégie ?
La réponse est que le Seigneur destinait sa Loi non seulement à Israël, mais aussi à tous les autres peuples, par l’intermédiaire d’Israël. Nazareth de Galilée est également une localité presque aux confins de la Terre Sainte. La Galilée, en effet, était appelée « des Gentils » (cf. Is 8,23 dans les LXX et Mt 4,15) ou « des étrangers » (1 Mac 5,15). Étant une zone frontalière avec la Phénicie et la Syrie, des non-Juifs entraient facilement sur son territoire. Étant, pour ainsi dire, une région hybride, habitée également par des païens, la Galilée a reçu peu d’attention.Cet mépris se manifeste dans la réponse directe des pharisiens à Nicodème, lorsqu’il semblait être sympathique envers Jésus : « Tu es aussi de Galilée ? Va étudier et tu verras qu’aucun prophète ne sort de Galilée ! » (Jo 7,52). Et en ce qui concerne Nazareth en particulier, Natanaël, bien qu’étant natif de Cana en Galilée (Jo 21,2), prononce ce jugement méprisant : « Peut-on quelque chose de bon venir de Nazareth ? » (Jo 1,46). C’est ainsi que pensent les hommes. Cependant, les voies de Dieu sont très différentes (cf. Is 55,8-9).En effet, dans la géographie des Évangiles, la Galilée devient synonyme d’universalité, presque comme l’opposé du Sinaï. En Galilée, Jésus, le nouveau Moïse, proclame le discours inaugural des Béatitudes (Mt 5,1-8,1). À Cana en Galilée, le Messie réalise le premier et le prototype de ses « signes » (Jo 2,1-12). Enfin, après la Résurrection, à nouveau sur une montagne en Galilée (le « Sinaï de la nouvelle Alliance ! »), le Seigneur commande aux apôtres d’annoncer l’Évangile à toutes les nations (Mt 28,16-20). Et à Nazareth en Galilée, la Parole s’est faite chair (Lc 1,26-38. Cf. Jo 1,14).Marie, au moment béni où elle a accueilli le Fils de Dieu dans son ventre à Nazareth, étend, d’une part, la vocation universelle déjà présente dans le choix d’Israël au Sinaï. D’autre part, elle apparaît comme le signe initial de l’ouverture chrétienne au monde.Par le biais de Marie, fille de Sion, Dieu envoie à toute l’humanité son plus grand don, son Fils divin (cf. Lc 2,10. Jo 3,16). L’Église, avec Pierre, reconnaîtra que Jésus est le Messie-Sauvateur des Juifs et des Gentils (Ac 10,1-11,18). Et Jean avoue que Jésus « devait mourir… non seulement pour la nation [juive], mais aussi pour rassembler en un seul corps les enfants dispersés de Dieu » (Jo 11,51-52).Un frisson d’expansion universelle parcourt l’axe qui va du Sinaï à Nazareth. Au Sinaï, par Moïse, Dieu offre à Israël son Alliance et sa Loi de vie, destinée à toute l’humanité. À Nazareth, par Marie, il offre au monde la nouvelle Alliance, scellée par l’Incarnation de son Fils, la Parole de la Vie.Approfondissez vos études : explorez la Mariologie, la Théologie mariale, les Apparitions mariennes et le Diplôme de Master en Mariologie.Sur la typologie biblique du mont Sinaï et sa relation avec Marie dans l’histoire du salut, consultez l’Encyclique *Redemptoris Mater* du Pape Jean-Paul II : Redemptoris Mater.Master en Mariologie
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