Qui vient de haut : Marie, témoin de la transcendance.

Qui de sursum venit: Maria e o testemunho do alto

Qui de sursum venit supra omnes est.
Jo 3,31

Le témoignage joannique que la liturgie nous offre ce jeudi de la II Semaine de Pâques présente une des christologies les plus élevées du quatrième Évangile : celui qui vient de haut est au-dessus de tous. Le discours de Jean-Baptiste opère une distinction ontologique radicale entre le Fils qui « vient de haut » et tous les autres, qui sont « de la terre ». Ce Verbe « venant du haut » a pris chair d’une créature « de la terre », et cette créature est Marie. La méditation de ce texte nous invite à explorer le point de rencontre entre l’Éternel et le temps qui s’est produit dans le ventre d’une femme de Galilée, et à comprendre comment Marie, créature « de la terre », est devenue l’habitat du « venu du haut ».

I. La logique du « venant du haut »

L’expression ho anōthen erchomenos, « le qui vient de haut », contraste délibérément avec ho ek tēs gēs, « le qui est de la terre ». Jean construit une antithèse ontologique qui traverse tout son Évangile : il y a deux niveaux d’être, deux modes d’existence, deux origines radicalement distinctes. Le Fils appartient, par nature, au niveau du « haut », au plan du Père, de l’éternité, de la vie incréée. Les hommes appartiennent, par nature, au plan de la « terre », au monde de la créature, du temps, de la mortalité. Cette distinction n’est pas une métaphore poétique : c’est une affirmation sur la différence ontologique réelle entre le Créateur et la créature, entre le Verbe éternel et l’existence historique.

La mariologie classique, dans la lignée de Thomas d’Aquin et de Bonavente, s’est interrogée sur la place de Marie dans cette antithèse fondamentale. Elle est, comme tous les humains, ek tēs gēs, créature, être d’origine historique et temporelle. Mais par la grâce singulière de l’Immaculée Conception et par la maternité divine, elle est plus proche du « haut » que toute autre créature. Le Concile Vatican II affirme qu’elle « est bien au-dessus de tous les anges et de tous les hommes » (Lumen Gentium).

Selon Sponsa Verbi de Hans Urs von Balthasar, la beauté théologique de cette situation réside dans le fait que le Verbe, qui « était au commencement avec Dieu » (Jean 1,1) et qui est « au-dessus de toute chose » (Colossiens 1,15), a habité dans un ventre de créature, non pas comme une contradiction à son « être du haut », mais comme l’expression suprême de l’amour kenotique capable de descendre sans cesser d’être. Le « venant du haut » ne perd pas son altitude en descendant : il transforme la créature qui l’accueille en « demeure du Haut ». Marie est ainsi la réalisation vivante du paradoxe christologique annoncé par Jean 3,31.

Cette tension entre le « terrestre » et le « céleste » se manifeste de manière particulièrement aiguë dans le mystère de l’Incarnation. Le Verbe qui « vient du haut » choisit de devenir « de la terre » précisément par Marie. Sa descente au niveau de la créature ne le diminue pas, mais élève la créature par qui il passe. Marie, qui était « de la terre », devient, par sa maternité divine, le lieu unique où le « haut » et la « terre » se rencontrent, la seule créature qui peut être à la fois créature et demeure du Fils de Dieu. Dans ce sens, Louis Bouyer a qualifié Marie de « point de rencontre entre le ciel et la terre », une métaphore qui résonne avec l’ancienne image de « l’échelle de Jacob » (Genèse 28,12) appliquée par les Pères à la Mère du Seigneur.

La profondeur de cette situation théologique a été saisie par Hans Urs von Balthasar dans Sponsa Verbi : le Verbe qui « était au commencement avec Dieu » et qui est « au-dessus de toute chose » a habité dans un ventre de créature, non comme une contradiction à son « être du haut », mais comme l’expression maximale de l’amour kenotique capable de descendre sans cesser d’être. Le « venant du haut » ne perd pas son altitude en descendant : il transforme la créature qui l’accueille en « demeure du Haut ». Marie est ainsi la réalisation vivante du paradoxe christologique exprimé par Jean 3,31.

Jo 3,32 déclare que «personne n’accepte son témoignage», une affirmation radicale sur l’incrédulité humaine face à la révélation divine. Le verset suivant précise : «celui qui a accepté son témoignage a signé que Dieu est fidèle» (Jo 3,33). La tradition mariale répond à ce texte par une exception lumineuse et décisive : Marie est la créature qui a reçu pleinement le témoignage du Fils. Sa foi n’était pas une foi partielle, conditionnée par des circonstances favorables ou par une vision directe. C’était une foi totale, maintenue même dans les heures les plus sombres et douloureuses. Elle est la «bien-aimée qui a cru» (Lc 1,45), titre que la grand-mère Élisabeth lui attribue et que l’Évangile s’empresse de noter.Karl Rahner, dans une célèbre étude mariologique de 1962, a qualifié Marie de «la fidèle par excellence», celle qui non seulement écoute le Verbe, mais le reçoit avec une foi totale et active. La réceptivité de Marie n’est pas de la passivité : c’est la réponse la plus active, car elle implique le total investissement de sa liberté, de son intelligence et de son amour dans l’acceptation du témoignage divin. Recevoir le témoignage de Dieu, comme Jo 3,32-33 le suggère, n’est pas un acte passif de constater une information : c’est un acte de don qui transforme le récepteur en témoin de ce qu’il a reçu. Marie n’a pas simplement reçu. Elle est devenue elle-même témoin, transmettant le témoignage reçu au monde à travers sa maternité.L’expérience de Marie en tant que «auditeur du Verbe» a été le thème central de réflexions théologiques influentes, reprises par Hans Urs von Balthasar dans Maria et l’Église.Pour Balthasar, la réceptivité de Marie envers le Verbe est le modèle de toute théologie : avant de parler de Dieu, il faut l’écouter. Et Marie, qui a écouté le Verbe dans son ventre pendant neuf mois avant de le voir de ses yeux, est l’archétype du théologien qui médite avant de proclamer, qui fait mémoire avant d’enseigner. La mariologie est, à ce titre, une école d’écoute théologique, un rappel que le point de départ de la réflexion sur Dieu est toujours la foi réceptrice, et non la spéculation autonome.Il y a une progression remarquable dans l’« écoute » de Marie à travers les Évangiles : écoute l’ange lors de l’Annonciation. Écoute la salutation d’Élisabeth qui la proclame « bien-aventurée parce qu’elle a cru » (Lc 1,45). Écoute les paroles de Simon dans la Présentation, qui annoncent ce qui n’est pas facile à entendre (Lc 2,34-35). Écoute le jeune Jésus expliquer qu’il doit « occuper [son] temps à faire la volonté de [son] Père » (Lc 2,49). Écoute le Fils dire à Cana des paroles qui sonnent comme un refus et y trouve un invitation. Cette progression dans l’écoute est le parcours d’une fidèle qui grandit dans la foi : non parce que la foi initiale était insuffisante, mais parce que le mystère qu’elle a accueilli est infiniment plus riche que toute compréhension finie ne peut l’épuiser en une seule fois.

III. L’Esprit « sans mesure » et la plénitude de Marie

Jo 3,34 affirme que Dieu « ne donne pas l’Esprit par mesure » à son Envoyé. Le Fils reçoit l’Esprit sans limitation, ou ek metrou, « non à partir d’une mesure ». Cette affirmation sur la plénitude pneumatologique du Fils a des résonances mariologiques directes. La grâce accordée à Marie, grâce que l’ange a désignée par le participe Kecharitōmenē, « la qui a été remplie de grâce » (Lc 1,28), est, dans son ordre créateur, une participation à la logique du « sans mesure » : Marie n’a pas reçu une grâce partielle ou limitée, mais une grâce proportionnelle à sa vocation unique. Thomas d’Aquin a énoncé le principe : la grâce est toujours proportionnelle à la mission. Et la mission de Marie est la plus grande qu’une créature puisse avoir.L’Annonciation a confirmé cette plénitude de manière concrète et trinitaire : « l’Esprit Saint sur toi, et la puissance du Très-Haut qui te couvrira de son ombre » (Lc 1,35). L’action de l’Esprit Saint sur Marie lors de l’Incarnation est décrite avec deux verbes qui évoquent simultanément la création (« l’Esprit qui planait sur les eaux », Gn 1,2) et la présence de Dieu dans le Tabernacle (« la nuée qui la couvrait », Ex 40,35). Marie est le « nouveau tabernacle » où l’Esprit habite de manière singulière, la nouvelle arche de l’alliance qui transporte le Verbe dans le monde. Cette identification typologique, développée par les Pères et la liturgie, exprime la densité de l’habitation de l’Esprit en Marie. La relation entre Marie et le Saint-Esprit ne se limite pas à l’Annonciation. Lors de la Visitation, « Isabelle fut remplie de l’Esprit Saint » après avoir entendu la salutation de Marie (Lc 1,41) : la présence de Marie transmet l’Esprit, car elle le porte en elle de manière singulière. Au Cenacle de Pentecôte (Ac 2,1-4), Marie est présente lorsque l’Esprit descend sur l’Église na naissance. Sa présence n’est pas fortuite : elle est le lien entre l’Esprit de l’Incarnation et l’Esprit de Pentecôte, la garantie humaine de la continuité entre ces deux grands moments de l’effusion de l’Esprit dans l’histoire du salut. Yves Congar souligne dans *Je crois en l’Esprit Saint* que Marie est la créature la plus « habitée » par l’Esprit après Christ, l’« épouse » de l’Esprit au sens de la plus intime coopération créatrice avec la Personne divine.Le Pentecôte n’a pas été pour Marie une nouveauté radicale : c’était la confirmation et l’extension ecclésiale de ce qu’elle vivait depuis l’Annonciation. La différence entre l’Annonciation et le Pentecôte, en ce qui concerne Marie, est la différence entre une réception privée et une réception publique : à l’Annonciation, l’Esprit est venu sur Marie pour le Fils. Au Pentecôte, l’Esprit est venu sur Marie et l’Église pour les disciples. Marie de Pentecôte est la même Marie de l’Annonciation, mais son expérience de l’Esprit s’étend désormais pour englober toute la communauté apostolique, dont elle est le cœur maternel et priant.IV. Le « venant du haut » ressuscitéAu temps pascal, l’affirmation « venant du haut » acquiert une dimension nouvelle et décisive : le Ressuscité n’est pas seulement venu du haut lors de l’Incarnation, mais il est retourné au ciel lors de l’Ascension, et il précède ses disciples pour y être. « Je vais vous préparer une place. Et quand je serai parti et que je vous aurai préparé une place, je reviendrai et je vous prendrai avec moi, pour que là où je suis, vous y soyez aussi » (Jo 14,2-3). Marie, qui a accueilli le Fils lors de sa première « venue du haut », attend et intercède pour sa venue définitive dans les cœurs de tous ceux qui marchent encore. La mariologie escatologique, développée par des auteurs tels que Stefano De Fiores et François-Marie Léthel, voit en Marie la figure de l’Église dans sa dimension d’attente et d’espérance : elle, qui a témoigné de la première venue, est également l’icône parfaite de l’attente de la venue finale. L’Assomption de Marie, lue dans cette clé joanique, est l’anticipation de la plénitude escatologique qui attend toute l’Église. Le « venant du haut » a attiré la Mère « vers le haut », et ce mouvement ascensional de Marie est le signe le plus concret que le destin des disciples est de participer à la hauteur d’où le Fils est venu et vers laquelle il est retourné.La présence de Marie au Cenacle entre l’Ascension et le Pentecôte (Ac 1,14) est une image théologiquement riche de cette tension entre le « déjà » et le « pas encore » qui caractérise toute l’existence chrétienne. Marie, qui a vu le Fils monter « vers le haut », attend la réalisation pleine de cette montée en tous les membres du Corps de Christ. Sa prière au Cenacle n’est pas un nostalgie du Fils absent. C’est une intercession active pour que le Saint-Esprit vienne et que l’Église croisse jusqu’à la « hauteur » d’où le Fils a promis que personne ne serait arraché (Jo 10,28-29).Jo 3,36 se termine par une note d’urgence qui concentre toute la gravité du texte : « qui croit au Fils a la vie éternelle. Qui ne croit pas au Fils ne verra pas la vie, mais la colère de Dieu repose sur lui ». Cette urgence trouve en Marie son antidote le plus efficace : elle, qui est la Mère de tous les baptisés, intercéde pour qu’aucun fils ne se perde, pour que tous « croient au Fils » et aient la vie éternelle qu’il est venu apporter. La maternité spirituelle de Marie est, en fin de compte, une intercession pour la sauvegarde universelle, en continuité avec la volonté du Père exprimée dans Jo 3,16 : non la condamnation, mais la sauvegarde du monde.Le Verbe qui est venu du haut a pris chair en Marie et a ouvert le chemin du retour vers le haut pour tous ceux qui croient. Que la foi de Marie, qui a reçu le témoignage le plus pleinement de toute créature, nous accompagne et nous soutienne dans ce chemin.

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