« Il en est semblable au royaume des cieux, dont la pêche est jetée dans la mer, et qui rassemble de tout genre d’ poissons » (Mt 13,47), la sagène (σαγήνη) est une filet de traîneau, différente du filet utilisé individuellement. La filet de traîneau était lancée en mer, traînait le fond, et était tirée à la rive par plusieurs pêcheurs. L’image évoque la mission communautaire : non un pêcheur solitaire mais une communauté de pêcheurs travaillant ensemble pour tirer la filet sur toute l’étendue de la mer.Le « tout genre » (ἐκ παντὸς γένους) capturé par la filet symbolise l’universalité du Royaume : non seulement Israël mais les païens, non seulement les justes mais les pécheurs, non seulement les érudits de la loi mais les ignorants. L’Église, comme « filet de traîneau » couvrant tout genre, est l’image de la catholicité, le terme « catholique » signifiant précisément « selon l’ensemble », l’universalité n’excluant aucune catégorie.Marie, en tant que « Mère de l’Église », se trouve par définition dans ce filet universel : elle qui a dit « Faites tout ce qu’il vous dira » (Jo 2,5) à tous ceux présents aux noces de Cana, elle qui était au Cenacle avec des disciples de toutes sortes (Ac 1,14), est la figure de l’Église qui accueille tous car le Fils qu’elle a engendré est venu sauver tous. La dévotion mariale associant Marie à la catholicité de l’Église, « Mère de toutes les nations », trouve dans la parabole de la filet son image évangélique.« Ainsi en sera-t-il à la fin des temps : les anges viendront et sépareront les méchants des justes » (Mt 13,49), comme dans la parabole du joio et du blé, la séparation finale est opérée par les anges, pas par les hommes. La structure du jugement chez Matthieu est cohérente : les humains ne prononcent pas le jugement final, ils n’en font qu’une participation. Le jugement appartient à Dieu par l’intermédiaire de ses messagers ; toute tentative humaine d’anticiper le jugement final est la tentation du fanatisme que la parabole refuse implicitement.« Ici sera le pleur et le grincement des dents » (Mt 13,50), l’expression du « lamento et du grincement des dents » qui conclut la parabole de la pêche (comme celle du moissonneur, Mt 13,42) est l’un des avertissements eschatologiques les plus sévères de Matthieu. Il ne s’agit pas de sadisme théologique, mais de la gravité du choix que constitue chaque vie humaine. « Faire le tri entre les bons et les mauvais poissons » n’est pas une attribution arbitraire, mais le résultat cumulé des choix effectués tout au long d’une vie. Le jugement révèle ce que la personne a choisi d’être, il ne superpose pas de catégorisation extérieure.Marie et le thème du jugement : la tradition du « Jugement dernier » dans l’art médiéval plaçait souvent Marie en tant qu’intercessrice auprès du Christ juge (iconographie de la Deesis). Cette représentation n’conteste pas le jugement divin, elle exprime la confiance dans l’intercession de Marie comme « Notre avocate » (Salve Regina). Marie intercéde pour ceux qui ont encore le temps de se convertir, pas pour ceux déjà définitivement séparés. Son intercession est, comme dans la parabole de la pêche, une action de pêche, aider ceux qui sont encore en mer à atteindre la rive avant la séparation finale.### III. « Tout scribe instruit dans le royaume sera semblable à un homme de famille »« Tout scribe instruit dans le royaume des cieux est semblable à un homme de famille qui tire du trésor de sa maison de nouvelles et d’anciennes choses » (Mt 13,52), la petite parabole du scribe du Royaume conclut le chapitre des paraboles avec une image d’intégration : le scribe qui « a compris » (Mt 13,51) n’abandonne pas l’ancien trésor (la Torah, les Prophètes, la tradition) mais l’intègre avec le nouveau (l’enseignement de Jésus). « Le nouveau et l’ancien » est l’image de l’herménéutique chrétienne : non pas une substitution de l’Ancien Testament par le Nouveau, mais une interprétation de l’ancien à la lumière du nouveau.La question de Jésus, « Avez-vous compris toutes ces choses ? » (Mt 13,51), et la réponse des disciples (« Oui ») contrastent avec l’incapacité de compréhension des foules. Les disciples qui « ont compris » sont les nouveaux scribes du Royaume, appelés à intégrer le trésor de la révélation précédente avec la nouveauté radicale de l’Évangile. Cette tâche est permanente dans la vie de l’Église : la « théologie » comme effort d’intégration du « nouveau et de l’ancien » est le ministère du scribe du Royaume.Marie comme « scribe du Royaume » : elle qui « gardait et méditait dans son cœur » (Lc 2,19.51) était la première à intégrer le « nouveau » (le Fils de Dieu incarné) avec l’« ancien » (la tradition d’Israël qu’elle connaissait par le Magnificat, rempli d’échos de l’Ancien Testament). Le Magnificat est, en effet, une intégration du « trésor nouveau et ancien » : la nouvelle grâce reçue à l’Annonce chantée avec les paroles des Psaumes, du cantique d’Anna (1Sm 2,1-10) et des Prophètes. Marie qui a chanté le Magnificat est le modèle du « scribe du Royaume », qui a proclamé de cœur « nouveau et ancien ».
IV. Marie et le réseau du royaume : présence en mer et sur la rive
L’image du filet jeté en mer a une application mariale que la tradition a développée subtilement : Marie comme « réseau » qui, par son intercession, attire les hommes vers la rive du jugement dernier. Le titre de « Étoile de la Mer » (Stella Maris, attribué à Marie depuis au moins le IVe siècle, basé sur un jeu d’étymologie avec « Maria » = « stilla maris », goutte de mer) trouve ici son contexte symbolique : l’étoile qui guide les pêcheurs en mer sombre, celle, dans le symbolisme maritime, qui oriente ceux qui naviguent vers une rive sûre.
Marie qui était présente « aux deux moments » du filet, lors du lancer (Annonciation : le moment où le Fils est entré dans la mer de l’histoire humaine) et sur la rive (Cenacle : le moment où l’Église a commencé à tirer le filet), est la figure de la présence maternelle tout au long de la mission. Du « fiat » qui a lancé le Fils dans la mer de l’histoire au « orante » du Cenacle qui a attendu l’Esprit Saint pour commencer à tirer le filet, Marie accompagne toute l’histoire de la pêche au Royaume.
Le 30 juillet, dans le calendrier liturgique, n’a pas de fête particulière, c’est un jour de Temps Ordinaire que la Liturgie des Heures et l’Eucharistie quotidienne remplissent avec la prière régulière. Mais la parabole du filet invite à une méditation sur l’universalité de l’Église qui pêche : l’Église qui, chaque jour, jette le filet en mer de l’humanité et attend patiemment la récolte du jugement dernier. Marie, Stella Maris, guide cette pêche quotidienne.
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