Jean est déshabillé : la mort de Jean-Baptiste et de Marie le samedi de la veille de Pâques

Decollatus est ioannes: a morte de João batista e Maria no sábado da espera
Et il envoya découper Jean dans une prison. Et sa tête fut présentée sur un plateau, et on la donna à une jeune fille, qui l’apporta à sa mère. Et les disciples de Jean, entrant, prirent le corps et le burent.
Mt 14,10-12
Le samedi de la 18e semaine du Temps Ordinaire propose comme évangile Mt 14,1-12, qui relate l’exécution de Jean-Baptiste par Hérodie Antipas. La scène est d’une cruauté calculée : la danse d’Hérodiade (sa fille), le serment imprudent d’Hérode, la demande de la tête de Jean sur un plateau, sa décapitation en prison. Matthieu raconte cet épisode juste après le rejet de Jésus à Nazareth (Mt 13,54-58). Le schéma du rejet du prophète se dessine : Jésus a été rejeté par ses siens. Jean a été exécuté par le pouvoir politique. Le destin du précurseur présage celui qui le précède.Ce samedi est également, dans la dévotion traditionnelle, le Samedi de la Bien-Aimée Vierge Marie, une mémoire remontant aux XIe-XIIe siècles, lorsque les samedis sans fête propre ont été dédiés à la mémoire de Marie. La théologie de cette dévotion s’articule au Samedi Saint : Marie qui est restée fidèle durant le seul jour où le corps du Fils a été au sépulcre est devenue la protectrice des samedis. La coïncidence, le même jour, du récit de la mort de Jean-Baptiste et de la mémoire mariale du samedi crée un contexte méditatif riche : la mort du précurseur et la fidélité de Marie comme deux formes de résistance à l’effroi de la mort des serviteurs de Dieu.

I. « Décapité dans sa prison » : la mort du prophète par caprice

« Et il envoya découper Jean dans une prison » (Mt 14,10). La décapitation de Jean-Baptiste est racontée par Matthieu avec une brutalité lapideuse : un ordre, une exécution, une tête sur un plateau. La scène contraste avec la grandeur des prophètes de l’Ancien Testament qui sont morts en bataille ou de mort naturelle : Jean meurt à cause d’une promesse imprudente faite à une danseuse et de la rancœur d’une femme qu’il avait justement réprimandée. La mort du plus grand des prophètes (« Parmi les enfants des femmes, il n’est pas apparu de prophète plus grand que Jean-Baptiste », Mt 11,11) est causée par un épisode mêlant luxure, vanité et cruauté.

L’apparente aléatoire de la mort de Jean a une signification théologique : le prophète de Dieu ne meurt pas dans un affrontement épique avec le pouvoir, mais d’une mort absurde, victime du caprice humain. C’est là la mort réelle des martyrs : rarement épique, souvent absurde, toujours causée par la banalité du mal qui préfère la complaisance à la vérité. Jean a été emprisonné parce qu’il disait la vérité au pouvoir (Hérodie ne pouvait pas prendre l’époux de son frère, Mt 14,4). Il fut exécuté car la vérité était plus gênante que la promesse imprudente.

La mort de Jean présage celle de Jésus avec la même structure : un procès injuste (Pilate reconnaît l’innocence de Jésus, Mt 27,24), la pression de la foule manipulée (Hérodie cède à sa fille. Pilate cède à la foule), l’exécution résultant de pressions politiques, et non d’une sentence juste. Jean est le miroir en miniature de la Passion de Jésus, le précurseur dans la mort comme il l’a été dans la vie.

II. « Précurseur du Seigneur dans sa mort » : Jean précurseur dans la mort

“Les disciples de Jean, en enterrant leur maître et en annonçant sa mort à Jésus, agissent, sans le savoir, comme les disciples de Jésus l’ont fait après la Passion : ils recueillent le corps, le sépulent, et communiquent la nouvelle.” (Mt 14,12). La structure narrative parallèle entre la mort de Jean et celle de Jésus est un des points d’articulation les plus subtils de la théologie de Matthieu.

Jean, en tant que “précurseur dans la mort”, trouve ses racines dans la tradition patristique : tout comme Jean a précédé Jésus à sa naissance (six mois avant, Lc 1,36), à son ministère (en annonçant ce que Jésus accomplirait), et à son baptême (Jean au Jourdain, Jésus sur la croix, cf. Lc 12,50 : “Je dois être baptisé”), il le précède également dans sa mort. Le martyre de Jean est l’annonce prophétique du martyre de Jésus, la même logique de vérité affrontant le pouvoir, la même refus de taire ce qui est juste, le même destin.

La nouvelle de la mort de Jean parvient à Jésus (Mt 14,13) et il “s’éloigne en barque vers un lieu désert” (Mt 14,13). La réaction de Jésus face à la mort du précurseur est le retrait : non pas la fuite mais le deuil, le silence, la retraite. La mort de Jean est pour Jésus non seulement celle d’un prophète, mais aussi le signe de ce qui l’attend. Matthieu ne développe pas la réaction intérieure de Jésus, mais le mouvement vers “le lieu désert” est celui de quelqu’un qui a besoin de silence face au mystère de la mort violente du juste.

III. Marie et le samedi de l’attente : la mémoire au samedi

La dévotion au Samedi marien trouve son origine théologique dans le Samedi Saint, le seul jour de l’histoire où le Fils de Dieu fut mort. Ce samedi, que la liturgie appelle “Sabbatum Sanctum”, toute l’Église humaine était, en quelque sorte, suspendue entre la mort du vendredi et la résurrection qui viendrait dimanche. Et Marie, contrairement aux disciples qui prirent la fuite et se cachèrent, resta fidèle, gardant la foi alors que tous les autres avaient perdu tout espoir.

La théologie du Samedi marien développée par les maîtres médiévaux (surtout dans la tradition dominicaine) associe la fidélité de Marie le samedi Saint à la prière hebdomadaire de ce jour : chaque samedi est un mémorial du Samedi Saint et de la fidélité de Marie. La mémoire de Marie le samedi est la commémoration de la foi qui n’a pas fléchi devant le tombeau, la foi qui a assuré, en quelque sorte, la continuité de l’Église entre le Vendredi Saint et le dimanche de Pâques.

La mort de Jean-Baptiste racontée dans l’Évangile du samedi est, dans ce contexte, une méditation complémentaire : tout comme Marie a gardé la foi après la mort du Fils, les disciples de Jean ont gardé le corps de leur maître et ont annoncé la nouvelle à Jésus. La fidélité de ceux qui gardent les morts, qui veillent, qui enterrent, qui annoncent, est la fidélité célébrée par la dévotion mariale au samedi : la fidélité dans le moment le plus sombre, quand le Seigneur semble absent et que la mission semble terminée.

IV. La mère de l’Agneau et la mère du précurseur : Marie et Élisabeth dans le mystère de la croix

Isabelle, mère de Jean-Baptiste, est la cousine de Marie (Lc 1,36). Les deux mères, Marie et Isabelle, se rencontrèrent lors de la Visitation lorsque Jean sauta dans le sein d’Isabelle à l’écoute de la salutation de Marie (Lc 1,41-44). La joie de la Visitation est la rencontre des deux mères dont les enfants partageraient un destin similaire : le précurseur et le Agneau, tous deux morts par la main du pouvoir humain.

La tradition dévotionnelle rarefie ses réflexions sur Isabelle en tant que mère d’un martyr, se concentrant plutôt sur sa joie lors de la Visitation. Cependant, le parallèle entre le destin de Jean et celui de Jésus suggère une analogie entre le deuil d’Isabelle (mère du décapité) et celui de Marie (mère du crucifié). Les deux femmes qui se rencontrèrent dans la joie partagent finalement la douleur d’avoir engendré des prophètes morts pour la vérité. La « schola doloris » inhérente à la maternité spirituelle implique l’école des deux Marie, Marie de Nazareth et Isabelle de Judée.

La dévotion au Samedi marien intégrant le récit de la mort de Jean-Baptiste invite à une méditation sur la chaîne de fidélités soutenant l’histoire du salut : Isabelle qui engendra le précurseur, Marie qui engendra l’Agneau. Jean qui mourut en premier, Jésus qui vint ensuite. Les disciples de Jean qui enterrèrent leur maître, les disciples de Jésus qui découvrirent le tombeau vide. Chaque maillon de cette chaîne de fidélités est une manière d’exprimer « fiat », l’acceptation d’une mission impliquant la souffrance mais finalement orientée vers la Résurrection annoncée par Jean et engendrée par Marie.

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